Ed: 05/09/2016

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Jean BOUVIER, résistant déporté de la Mayenne

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Entre à la SNCF le 1er  octobre 1936 au dépôt de Laval (Mayenne-53) comme apprenti ajusteur, j'avais 15 ans. Àprès 3 années d'apprentissage,je suis nommé mineur ouvrier(18 ans) au dépôt.

Le 3 septembre 1939 c'est la déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne, c'est la « drôle de guerre ». En mal et juin 1940, c'est la debâcle des années françaises et anglaises. Des trains de wagons de marchandises arrivent dans le triage de la gare de Laval. Les Allemands occupent la France, c'est là que commence la Résistance.

Le début de la Résistance

Dans un train il y a 2 wagons d'huile à moteur, 2 tonnes d'huile pour le dépôt. Ca se passe dans la deuxième quinzaine de juin 1940; nous sommes 7, les wagons rentrent au dépôt, l'huile est en bidons de 20 litres que nous déchargeons et entassons dans une fosse qui sert à la réparation des machines à vapeur, cette fosse n'est pas utilisée elle est recouverte par des traverses. Les bidons sont cachés dans la fosse sous les traverses, les Allemands ne peuvent pas les trouver.

Au mois d'août des grandes affiches sont collées, sur les murs des ateliers et du dépôt où se font les réparations des machines à vapeur, nous indiquant que tous les métaux non ferreux doivent etre récupéres pour la victoire des armées allemandes. Les métaux sont, le bronze, le cuivre, le régule, l'amiante .La plupart de ces métaux sont cachés dans un endroit que l'on retrouvera après la guerre. Puis c'est le sabotage des machines à vapeur qui partent, à l'état neuf, pour l'Allemagne, heureusement le sabotage n'est pas visible.

En juin 1941, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie, c'est l'arrestation des résistants communistes français. J'ai un camarade qui est arrêté, père de 3 enfants, il est à la prison de Laval. Je fais une collecte tous les mois, je demande 2,50 francs par ouvrier, ça remplace presque son salaire. II faut bien que les enfants mangent.

Àprès de nombreux sabotages, je suis arrêté par les Allemands le 22 mai 1942 au cours d'une mission de renseignements et d'observation sur le mouvement des troupes allemandes. Arrêté par les Allemands, interrogé par la Gestapo, torturé, je tombe dans les pommes. Je suis réveillé à grands coups de bottes dans les côtes, l'interrogatoire dure environ 6 à 7 heures, toujours à grands coups de bottes. Ils sont 3, je ne tiens plus debout, je suis à bout de force. Revolver sur la nuque, c'est froid. Le lendemain c'est la milice francaise qui n'est pas plus tendre, grands coups de poings dans les tempes, je deviens fou tellement j'ai mal. Je suis reconduit dans ma cellule à grands coups de bottes. Le gardien de prison n'est pas mieux, ce garde chiourme me dit: « T'as qu'à crever »...

Incarcération et départ vers les camps

Je suis interné en France pendant 11 mois comme otage, prisons de Laval, Angers, Le Mans puis au camp de Royallieu (Compiègne) une dizaine de jours.

Le 6 mai 1943, nous partons 1200 du camp de Royallieu en chantant La Marseillaise et tous les chants patriotiques, ça fait du bruit. Nous sommes par groupes de 100, gardés de chaque côté par des soldats armés. De Royallieu à la gare de Compiègne, 6 km à pied et en chantant. Des Français nous regardent passer derrière leurs carreaux, fenêtres fermées, ils ont l'habitude de voir des convois de prisonniers.

Nous sommes accueillis à la gare de Compiègne par des schupos, soldats allemands, des grandes brutes. Une rame de wagons nous attend, des wagons à bestiaux, 40hommes-8 chevaux , nous sommes 90 à 100 par wagon, une botte de paille à la porte de chaque wagon pour monter et un coup de crosse de ftisil dans le dos, celui qui rate le marche-pied en reçoit deux. Les lucarnes des wagons sont grillagées. On trouve chacun une petite place, il fait chaud, la rame est en plein soleil pendant 3 ou 4 heures. On entend les balles siffler des fusils-mitrailleurs autour des wagons. On entend des coups de marteau sur les roues des wagons, ce sont les visiteurs de la SNCF qui font la visite du train. Àprès le verrouillage des portes c'est le départ pour l'Allemagne. Le convoi est composé de 2 wagons, une voiture voyageurs, un wagon plat équipé de mitrailleuses ensuite 13 à 14 wagons à bestiaux en bois et en tôle où nous sommes. J'étais dans un wagon en bois, ça fait moins de bruit et moins fatiguant. À l'arrière une voiture voyageurs pour les Allemands et un wagon plat arme de mitrailleuses en cas d'évasion. Le train roule doucement en France, souvent s'arrête. II fait chaud, j'ai soif, j'ai urine dans mes mains pour boire. En cours de route lors d'arrêts, nous descendons du train en pleine campagne, on nous fait enlever nos chaussures que nous mettons pêle-mêle dans un wagon.

Le 7 mai c'est l'Allemagne, l'après-midi on est à la gare de Erfurg sur voie de garage, les portes s'ouvrent, il y a un robinet d'eau sur le quai, on se précipite pour boire, ça fait du bien. II faut se dépêcher l'arrêt n'est pas long, on court pieds nus, pas de chaussures pas de ceinture pour tenir le pantalon, on est minable. Pendant ce temps là, sur le quai de la gare, des gens prennent des photos qui servent pour la propagande, ils doivent se dire: «les Français c'est vraiment des voyous». Je me souviens du nom de la gare car mon père a été prisonnier de la guerre 14/18 dans cette ville.

Les portes se referment, les trains roulent plus vite qu'en France. Le 8 mai 1943 nous arrivons à la gare d'Oranienburg vers 4 heures du matin.

Arrivée au camp de Sachsenhausen

Les portes des wagons s'ouvrent, c'est la Waffen SS, des vrais fous, poussant des hurlements, donnant des coups de crosse.

On cherche nos chaussures qui sont toutes mélangées, nous partons par groupe de 100 vers le camp de concentration de Sachsenhausen qui se trouve environ à 1km 500, toujours accompagnés de SS poussant des hurlements. Tout en marchant nous respirons l'air pur des sapins ça fait du bien, nous qui sommes fatigués.

Des hurlements de temps en temps, c'est le début du bagne. Le camp s'appelle le camp Himmler, d'où partent les ordres pour tous les camps de concentration.

Nous apercevons des tenues rayées, défense de parler. Nous laissons nos affaires personnelles à l'entrée d'un blockhaus puis nous nous déshabillons, tout nu, c'est la coupe des cheveux et des poils du corps; un coup de « fly-tox » pour désinfecter sous les bras et sur le corps; dans le derriere on regarde s'il n'y à rien de caché puis c'est la douche, de l'eau très chaude suivi de l'eau très froide deux ou trois fois, on ne sait pas où se mettre, on est une cinquantaine dans la pièce ensuite l'habillage, tenue rayée une chemise avec un numéro, j'ai le N° 66473, une paire de chaussures, semelle de bois et dessus lanière de tissu, ça fait mal aux pieds, il ne faut pas être difficile, un coup de schlague (baguette) c'est vite arrivé. Tout rasé on se reconnait à la voix. On est mis en quarantaine dans le block 16. Le repas du midi une louche de 33cl de rutabagas, le soir pareil. Nous couchons à deux par lit de 70 cm de large. Nous restons quelques jours dans le block 16. Pendant ce temps il faut marquer notre numéro sur deux bandes blanches et un F (Français) dans un triangle rouge. Les bandes sont cousues, une sur la veste à gauche de la poitrine, l'autre sur le pantalon côte droit à la hauteur de la poche.

 

 

L'enfer du camp Je suis affecté au block 67, beaucoup de Polonais, un peu de Russes et une dizaine de Français, ce n'est pas la joie. Dans une alle du block, nous sommes 250 environ, je couche avec un Français au 3 ème étage dans un lit de 70 cm et cela pendant 2 ans. Debout le matin à 4h30, il faut se laver, c'est la cohue, si on n'est pas mouillé, un coup de schlague, etant torse nu, ça fait mal. Le café, de l'eau noircie, puis en rang par 5 devant le block pour aller sur la place d'appel. Nous sommes comptes matin et soir, le matin 93 ne dure pas longtemps mais le soir cela dure 2 ou 3 heures.

Je suis affecté au kommando (unité de travail) Speer (c'est le nom du Ministre de la Défense allemande). L'emplacement du Kommando Speer est à 4 km du camp, nous sommes 1500 à partir tous les matins. Le dimanche nous partons au son de la musique avec l'orchestre du camp, un déporté danse au son de la musique, s'il s'arrête par la fatigue un coup de schlague pour l'obliger à danser. Nous sommes accompagnés par des soldats SS en armes. Des jeunes de la jeunesse hitlérienne nous regardent passer, la croix gammée sur le bras gauche et le poignard sur la fesse droite, ils sont accompagnés de soldats avec des chiens. A notre passage ils nous jettent des cailloux, ils rient, se fichent de nous. Nous marchons sur une route bombée mal pavée, nos sabots à semelle de bois nous font très mal aux pieds qui sont écorches. A l'arrivée au commando c'est du sable, ça fait mal.

Le kommando Speer est divisé en 12 colonnes et fait de la récupération. Au bord d'un canal il y a des péniches qu'il faut décharger de leurs matériaux et recharger dans des wagonnets c'est un travail pénible. Les wagonnets sont pousses sur une voie de 60 cm posee sur du säble, les deraillements sont frequents, les injures et les coups de schlague pleuvent ponctués par des forts «arbeit». Ce sont des fous ces Allemands, des verts {kapo), des droits communs, des criminels, des brigands qui commandent les déportés.

Les péniches apportent aussi des grandes bobines de 2 mètres de diamètre où sont enroulés de gros cäbles téleéhoniques qui allaient sous terre. Ils sont déroulées, coupés par bouts de 1Im qu'il faut dénuder. Ils sont enveloppés de tolle goudronnée, de feuillard, de tube de plomb et à l'intérieur des fils de cuivre qui sont enveloppés dans du papier qu'il faut séparer, surtout ne pas mélanger les matériaux, le kapo est là pour surveiller, autrement c'est la schlague. Le tout est chargé dans d'autres wagonnets pour être rechargé dans les péniches, ça va dans les usines allemandes, c'est précieux, surtout le cuivre. C'est un travail très sale avec cette toile goudronnée.

Je suis affecté à la colonne 9, comme ajusteur, il y a des ajusteurs, des soudeurs, des chaudronniers, c'est une petite colonne, une cinquantaine environ dans deux baraquements commandés par un vert allemand, une vraie brûte ce kapo, un droit commun poussant des hurlements toute la journée la schlague à la main, les coups pleuvent. Je l'ai vu une journée frapper tellement fort que le déporté tombe à terre était piétiné et qu'il lui donnait des grands coups de pied, un vrai fou ce Max. Toute la journée il criait «arbeit — lass - lass». J'en ai reçu des coups mais je ne courais pas après le travail. Au mois de décembre 1943, dans la semaine de Noeël au jour de l'an, j'ai vu le premier pendu devant un sapin illumine. II a fallu défiler devant, block par block, tête nue, nous sommes rentrés à 23 heures au block, la nuit a été courte, debout à 4h30 le lendemain.

Le soir l'appel était toujours long, 2 à 3 heures, les Allemands ne savaient plus compter, ils recommencaient une dizaine de fois, on tombait de fatigue. J'ai vu 27 pendus pendant mes deux ans de camp à Sachso (Sachsenhausen).

Le soir après la soupe de rutabagas, c'etait souvent la visite des poux, tout nu, monte sur un tabouret, le chef de block regardait avec une règle partout sur le corps et pour finir un coup de règle sur la verge, ça faisait mal, quelle cruauté que ces gens pouvaient avoir, c'était le génie du mal, puis on était une dizaine à aller à la désinfection, on rentrait vers minuit, la nuit était courte debout à 4h30.

Àprès la bataille de Stalingrad, les Allemands ont fait appel aux volontaires pour s'engager dans l'armée allemande pour se battre contre les Russes, il n'y a pas eu de volontaires mais les Allemands verts sont presque tous partis dont notre kapo Max, il aurait fallu le plaindre, dire que nous étions contents de le voir partir, une belle brûte de moins.

C'est un Tchèque qui le remplace, il avait fait la guerre d'Espagne contre Franco. Quelle différence, on entendait plus hurler mais une plus grande vigilance des SS, ils venaient souvent à la colonne 9 pour contrôler. Décembre 1944, pour Noël, on fait des cofrrets en laiton pour les chefs SS pour mettre leurs cigares, c'est joli et bien fait, martelé, du travail propre, tous les SS en voulaient mais le laiton manquait, ils ont été faits en fer, tôle martelée. Un SS passe voit un camarade marteler la tôle, il crie «Sabotage, Sabotage» et tire son revolver, heureusement le chef était là et explique au SS que c'était pour faire un coffret à cigares, il regarde et dit «gut gut» il a fallu lui en faire un. Une fraction de seconde près le camarade avait une balle dans la tête, ce sont des gens qui ne cherchent pas à comprendre, pour eux: tuer c'est un devoir.

Les commandos Speer et Klinker étaient séparés par une rangée de fil de fer barbelé. Le commando Klinker était relié par une ligne de chemin de fer à la gare d'Oranienburg. Une machine-tender tirait deux ou trois wagons avec des SS sur la loco. La ligne passait à 150 mètres des deux baraquements, ce train transportait du matériel de guerre, le kommando Klinker était une briqueterie, mais à l'intérieur des bätiments c'etait une fonderie qui travaillait pour l'armement, il n'y avait que des déportés.

Tous les soirs, après une journée de travail harassante, avant de rentrer au grand camp, nous devions prendre 2 briques pour les transporter à Sachso avec des hurlements et coups de schlague, 4 km avec 2 briques c'etait épuisant, marcher et accompagner par des soldats armés, des chiens qui aboient, la jeunesse hitlérienne qui rit en nous voyons marcher sur la route mal pavée, c'est épouvantable. Les briques sont déposées à l'entree du camp, la colonne est réformée pour passer devant les SS têtes nues.

Ce soir la potence est montée, il va y avoir des pendus, on pend 2 par 2 ça va plus vite, les condamnés sont allongés sur une chaise, à moitié nu, mains et pieds attachés, un baillon dans la bouche. Les SS prennent un camarade pour donner 25 coups de schlague, comme il ne frappe pas assez dur, le SS prend la schlague, le sang gicle, ils sont pendus, nous défilons par block, nue tête, c'est horrible à voir, ce sont des sanguinaires ces Allemands.

A chaque fois que nous passons devant un SS, il faut se découvrir.

Arrivé à la colonne 9 du kommando Speer un fourgon de l'armée, qui servait auparavant de cuisine; nous faisons un grand trou dans le sol pour le placer dedans ça doit servir à mettre les bouteilles d'oxygène et d'acétylène pour la soudure, il n'y a jamais eu de bouteilles dedans.

Un industriel allemand vient à la colonne 9 nous apporter des poêles, des cuisinières, des machines à coudre..., cassées dans les bombardements, que nous devons réparer. Un camarade et moi les réparons tant bien que mal avec de la tôle, nous bouchons les trous, faisons des bielles. Des machines à coudre avec de la tôle, ça marche, ils sont contents, c'est le principal.

Le 10 avril 1945 vers 14h30, c'est le bombardement par la RAF des kommandos Speer et Klinker pendant 45 minutes environ. A Klinker il y avait plein d'explosifs, ça explosait de partout, il y a des camarades qui sont devenus sourds. Les SS étaient fous dans leurs miradors, ils tiraient partout. II y eu plus de 1500 morts. Nous étions une dizaine dans le fourgon; quand les bombes explosaient, on sautait, le fourgon se soulevait, ça faisait peur.

A Sachso il y a eu plus de 100 000 morts de 18 nationalités différentes. C'était souvent la bagarre pour se comprendre, 18 triangles rouges sur le monument.

 

L'infirmerie

J'ai été à l'infirmerie voir un camarade, ça sentait mauvais. Un déporté avait une plaie au ventre, grande comme le creux de la main, remplie de pus, plein d'asticots, ça faisait mal à regarder, il 3 été guéri. D'autres déportés avaient un malade ou un mort auprès d'eux, il ne fallait pas prévenir, ils mangeaient leur ration de soupe. J'ai eu au moins 30 furoncles dans le cou, le camarade prit un bout de tôle pliée en forme de pince à épiler pour sortir les germes.

Évacuation du camp et la marche de la mort

Le 17 avril, la malheureuse Micheline Poitevin (née à Salles sur Mer) déportée à Ravensbrück est décédée à Sacho, et passée au crématoire. Une rue porte son nom à Châtelaillon.

Le 21 avril, sentant l'arrivée des Russes, les Allemands font évacuer le camp de Sachso, le camp aux 100 000 morts. Le 22 avril les Russes arriveront à Sachso.

Nous évacuons le camp par colonne de 500, nous sommes 33 000 sur la route, accompagnés de soldats armes. Rien à manger, du pissenlit et de l'herbe, de l'eau croupie pour se désalterer. C'est la route de la mort, celui qui ne peut plus marcher, a une balle dans la tête. On passe deux ou trois fois par le même endroit; en même  temps nous protegeons les civils et les militaires allemands qui évacuent devant l'armée russe, nous sommes faciles à repérer avec notre tenue rayée. Nous passons par Alt-Ruppin, Neuruppin, Wittstock et le bois de Below, 36 heures d'arrêt. Nous mangeons des bourgeons, écorces et racines d'arbres, buvons de l'eau après les vaches dans un ruisseau où elles font leurs besoins. Nous sommes 16 000 déportés dans le bois, les Allemands SS voulaient faire un charnier. Heureusement pour nous le 30 avril, la Croix Rouge nous trouve dans ce bois de Below, ce sont des cris de joie. Le lendemain nous repartons sur la route, accompagnés de SS mais la Croix Rouge nous donne un colis de 1kg de vivres pour deux.

Le 3 mai, c'est la mitraille, 3 chevaux sont abattus par l'aviation, malgré les coups de crosse des SS, nous dépouillons les chevaux et réussissons à arracher des bouts de viande que nous mangeons tout cru. Dans un petit village, des Allemands mettent de l'eau propre dans des seaux, les SS renversent les seaux, 500 mètres plus loin, nous buvons de l'eau croupie. Nous avons fait environ 250 km à pied. Nous couchons dans les champs, dans l'herbe mouillée. Pendant notre marche forcée il est tombé de l'eau, de la neige avec un vent glacial. Le 2 mai au matin il y avait une formation de glace sur ma couverture.

Le 5 mai dans l'après-midi les SS installent des mitrailleuses à l'avant et à l'arrière de la colonne. J'ai eu peur. Àprès un long discours que je n'ai pas compris, ils nous abandonnent sur la route auprès d'un bois. Àprès un bon moment de repos dans ce bois je pars avec un camarade sur la route, nous sommes recueillis par un kommando de prisonniers français. Ils sont étonnés de notre maigreur (35 kg environ). Ce sont des braves, ils nous disent que les Américains arrivent. Dans la cour des prisonniers je me lave dans un seau d'eau; depuis notre départ, le 21 avril, je ne me suis pas lavé, ca fait du bien. Les Américains arrivent, aussitôt les prisonniers de guerre français hissent le drapeau tricolore francais sur leur baraquement, c'est beau de voir flotter sur une terre ennemie les couleurs francaises après 3 années d'esclavage. Nous sommes à quelques kilomètres de Schwerin.

A Schaso, nous étions de 18 nationalités différentes, pas facile pour se faire comprendre, 18 triangles rouges sur le monument, que l'on voit de loin, érigé à la mémoire des victimes du camp.

En janvier et février 1945, trois à cinq mille prisonniers russes passent au four crématoire, les fours marchent jour et nuit, nous sentons la fumée. Le dernier crime allemand que j'ai vu, c'est un SS en uniforme noir, il a pris un déporté par la main le fait coucher au pied d'un tas de fagots, a sorti son revolver de sä poche et lui a tiré une balle dans la tête, j'ai tourne la tête pour ne pas voir c'est trop horrible. Au départ nous étions 33 000; avec tous les morts sur la route, combien sommes-nous à l'arrivée?

Pendant tout le trajet, nous avons servis de protecteurs aux civils et militaires allemands avec notre tenue rayée facile à être repérée par l'aviation russe qui volait au-dessus de nos têtes. Nous couchions dehors, par terre, dans le froid, la neige, le vent glacial. Avec les prisonniers de guerre francais nous couchons à l'abri dans la paille, c'est chaud et plus confortable. Àprès deux nuits je me réveille avec des gros poux blancs sur le corps (poux à typhus), heureusement que je suis libéreé j'ai pris un seau d'eau pour me laver, secouer mes vêtements rayés, j'étais tout nu dans un bosquet et cimetière allemand, heureusement je me suis débarrassé de cette saleté.

 

Le rapatriement

Quelques jours après l'armistice, des camions américains sont venus nous chercher, priorité aux déportés et prisonniers de guerre francais, direction caserne d'Hagueneau.

La journée suivante, camions anglais, à 16 heures, arrêt en pleine campagne pour le thé. Une fermière est en train de traire ses vaches, nous allons boire du lait, elle n'est pas contente mais tant pis ça nous fait de bien. Àprès une nuit de repos ce sont des camions français, transport impéccable. Nous traversons l'Elbe sur un pont de bateaux, après Rheine, c'est la Hollande.

Visite du médecin, douche, un bon repas et une bonne nuit dans un vrai lit, ça fait du bien après 3 ans d'esclavage. Le lendemain nous repartons par un train spécial: déportés et prisonniers de guerre francais dans des voitures voyageurs, ca change des wagons à bestiaux. Au cours du voyage des prisonniers de guerre français reconnaissent un L.V.F (Légionnaire Volontaire Francais), après une bonne bastonnade bien méritée, au premier arrêt il est remis à la police.

Arrêt à Bruxelles, un accueil chaleureux des amis belges, beaucoup de friandises. On est vite répéré avec notre tenue rayee. Puis c'est la France, Arras, très bon accueil avec un long recensement, formulaire à remplir, après les repas nous nous couchons. Le lendemain c'est un long au revoir avec les frères de misère. Je me dirige sur Paris, accueil à l'hôtel Lutécia, grande réception, une bonne table, bien servi, 2 jours à l'hôtel. Je trouve un frère de misère qui habite Laval, sä femme vient le chercher en voiture je rentre avec eux. La famille m'attend, c'est la joie le 23 mai 1945. Le lendemain visite médicale, formulaire à remplir.

 

 

Ca sent bon la France, Vive la liberté.

Jean BOUVIER, déporté résistant officier de la Légion d'Honneur

Jean sera 5 mois en soin avant de reprendre sa place au dépôt de Laval.

Témoignage communiqué par Alain Dupuis