accueil-mdg1.gif (1380 octets)

Liste des biographies

Jeannie de CLARENS née Rousseau

 
 

Jeannie de Clarencede CLARENS née ROUSSEAU Jeannie le 1er avril 1919 à Saint Brieuc est la première résistante connue à Dinard.
Après la première guerre mondiale dans laquelle il a combattu, son père, Jean Rousseau, a été haut fonctionnaire au ministère des affaires étrangères pour lequel il a effectué de nombreux voyage au Proche Orient. Ce qui explique probablement que sa fille parle plusieurs langues dont couramment l'allemand.
Après de brillantes études elle a aussi obtenu un diplôme de sciences politiques. En mai 1940, après la débâcle Paris se vide et son père décide de quitter la capitale occupée. Il emmène son épouse et sa fille unique à Dinard. Le maire de la ville, ami de ses parents, la sollicite pour un travail d'interprète afin de faciliter les négociations entre les services locaux et les autorités allemandes. Walther Von Reichenau, commandant de la 6ème armée y a installé son Quartier Général."
Dès cette époque, elle communique toutes les informations qui peuvent être utiles pour connaître les projets et les préparatifs de l'occupant.
En 1941, soupçonnée, elle est arrêtée par la Gestapo et emprisonnée à la prison de Rennes. Elle est relâchée par manque de preuves mais est contrainte de quitter la région. De retour à Paris fin 1941, Jeannie devient secrétaire dans un bureau de relations publiques, chargé de faire le lien entre l’occupant et les industriels français.
En 1942, elle est recrutée par Georges Lamarque, Petrel dans le « réseau Alliance » qui dirige le réseau de renseignement « Les Druides » et qui sera fusillé par les Allemands en 1945. Son nom de code dans le réseau « DRUIDES » est : AMNIARIX.

 C’est pourtant elle qui a réalisé un des plus grands exploits du réseau « Alliance ». Ayant réussi à être engagée dans un organisme professionnel d’entente entre le patronat français et les services allemands à la recherche de fournisseurs, elle a réussi à accumuler de nombreuses informations sur les « armes secrètes » (V1 et V2) mises au point par les Allemands à Peenemünde. Le rapport très précis et détaillé qu’elle transmet en 1943 décide les Britanniques à bombarder la base de Peenemünde. Le bombardement effectué le 18 août 1943 avec près de 600 avions fit d’énormes dégâts et tua plus de 500 techniciens et experts retardant ainsi de plusieurs mois les attaques de V2 sur l’Angleterre.

Le Général de GAULLE qualifiera le réseau ALLIANCE de "l'un des premiers et plus importants services de renseignements sous l'Occupation". (dossier de liquidation du réseau, conservé au Service Historique de la Défense à Vincennes sous la cote 17 P 72 (DIMI)
Jeannie est arrêtée le 28 avril 1944 à La-Roche-Derrien (22) en compagnie de François LE BITOUS, Elie de DAMPIERRE, Jacques COLLARD, François MARGEAU,
ne sera pas identifiée comme appartenant au réseau « Alliance » et déportée sous l’identité de Madeleine CHAUFEUR, nom figurant sur ses faux papiers, le 15 août 1944 de Pantin vers Ravensbrück. Son parcours: Torgau, Königsberg et Ravensbrück sous le matricule 57661. Libérée le 23 avril 1945, rapatriée par la Croix Rouge.
Le 28 octobre 1996, elle a reçu les insignes de commandeur de la Légion d'honneur qui lui furent remis par Germaine Tillion.

En 2009, elle a été élevée à la dignité de Grand Officier de l’Ordre national de la Légion d’Honneur

 L'arrestation de Jeannie le 28 avril 1944

Dans son livre, L’Arche de Noé, Marie- Madeleine FOURCADE, une des chefs du réseau « Alliance » raconte les circonstances de l’arrestation de François LE BITOUX et de ses compagnons : Le 28 avril 1944, Élie DE DAMPIERRE « Berger », assisté du capitaine Émile HÉDIN « Castor », a rassemblé à Tréguier (Côtes-du-Nord) les trois résistants devant quitter la France. À 20 heures, un message personnel indique que l’opération Jeanneton aura lieu le soir même à minuit. Castor part aussitôt chercher François LE BITOUX qui doit les transporter tous les cinq en automobile jusqu’à Pleubian où l’un de ses amis, François MARGEAU, les prendra en charge pour leur faire passer les champs de mines qui barrent la zone d’embarquement.

Lorsqu’à la nuit tombée à Pleubian, François LE BITOUX frappe à la porte de MARGEAU, c’est un officier allemand qui vient ouvrir. Épouvanté, le vétérinaire perd contenance mais Amniarix qui parle couramment l’allemand demande calmement à l’officier où se trouve MARGEAU. « En face » lui répond l’allemand en claquant la porte. Berger décide alors de quitter le village. Laissant la voiture à la garde de Poisson-Volant et du docteur LE BITOUX dans un chemin, il part pour chercher une voie de repli avec Amniarix, Castor et Cactus. Un passant leur apprend que la villa de MARGEAU vient d’être réquisitionnée et leur indique sa nouvelle adresse. Le quatuor se dirige rapidement vers l’endroit indiqué mais, quelques dizaines de mètres plus loin, se trouve encerclé par six soldats allemands armés de mitraillettes. Les Allemands les emmènent vers la villa réquisitionnée où ils sont fouillés. Leurs papiers étant en règle, l’officier qui leur avait ouvert la porte demande à voir l’automobile et désigne Amniarix pour l’y conduire. Elle choisit de marcher le plus lentement possible en parlant bruyamment allemand pour alerter LE BITOUX et Poisson-Volant dans l’espoir qu’ils s’enfuiront. Alerté par les éclats de voix de la jeune fille, Poisson-Volant s’est enfui mais, se sachant reconnu, François LE BITOUX est stoïquement resté ne voulant pas, par sa fuite, provoquer des représailles dans la population de sa commune. Alors qu’ils sont emmenés par les Allemands vers une autre maison, Castor réussit à s’enfuir dans la nuit sous les rafales de mitraillettes. François LE BITOUX, Élie DE DAMPIERRE, Jacques COLLARD, François MARGEAU et Jeannie ROUSSEAU furent internés, interrogés et torturés à la prison Saint-Jacques de Rennes. Jacques COLLARD (ou André COLLARD selon les documents) sera identifié comme appartenant au service de renseignement « Alliance » et déporté au camp de Schirmeck. Il sera abattu avec 107 autres membres du réseau le 1er septembre 1944 au camp de Natzweiler-Struthof.

Source: http://sfhmsv.free.fr/SFHMSV_files/Textes/Activites/Bulletin/Txts_Bull/B10/Bull-soc-fr-hist-med-sci-vet%202010%2004.pdf

 

Sources:

 « Mémoire et espoirs de la Résistance »

Maxime Le Poulichet et Marie LLOSA, Coordonnatrice mémoire et communication pour la Région Bretagne à l’ ONAC d'Ille-et-Vilaine.

Autre document publié sur le site: http://www.tournemire.net/jeannie.htm

Amniarix, "The Reluctant Spy."

Ignatius, David : "After Five Decades, a Spy Tells Her Tale. " ... (Washington Post, 28 Dec. 1998)

Pour lire ce document traduit en français

---

This is the story of Jeannie Rousseau (de Clarens) who was a member of Georges Lamarque's Resistance operation (with the code name "Amniarix"). She became "one of the most effective if unheralded spies of World War II. Her precise reports on the German's secret military plans, particularly the development of the V1 flying bombs and V2 rockets, helped persuade Prime Minister Winston Churchill to bomb the test site at Peenemunde.... "Her exploits later landed her in three concentration camps [Ravensbruck, Torgau, and Konigsberg] which she survived without ever disclosing the great secret she had stolen from the Germans" (See R. James Woolsey, Doyle Larson, and Linda Zall, "Honoring Two World War II Heroes: Prestigious Intelligence Rewards," Studies in Intelligence 38, no. 5 (1995), 27-36, for remarks at 27 October 1993 ceremony at CIA Headquarters honoring R.V. Jones and Jeannie de Clarens).

Honoring Two World War II Heroes At a ceremony at CIA Headquarters on 27 October 1993, renowed British physicist Reginald Victor Jones became the first recipient of the R.V. Jones Intelligence Award. Jones received the medal engraved with his likeness from DCI Woolsey. Jones headed scientific intelligence for the Air Staff during World War II and subsequently for the British Intelligence Service. His many accomplishments include the development of methods to foil the Germans' radar and their radio-beam targeting of bomb sites in Britain.

Also honored at the ceremony was Jeannie de Clarens, codename AMNIARIX, an interpreter who dodged Gestapo agents while gathering crucial information on the Germans' emerging rocket weapons programs from behind enemy lines. (Voir les notes de Marie Madeleine Fourcade dans "l'Arches de Noé")
Madame de Clarens's courage in collecting this intelligence and forwarding it under difficult circumstances led--through R.V. Jones's analysis and persuasive abilities in London--to the British raid on Peenemunde and to delays and disruptions in the V-1 and V-2 programs, saving many thousands of lives in the West.

Madame de Clarens, who was captured twice and spent time in three concentration camps, was awarded the Agency Seal Medallion by the DCI. He said that both Jones and Madame de Clarens are two remarkable individuals symbolizing the best of the intelligence profession. The Washington Post After Five Decades, A Spy Tells Her Tale; Britain Gained Warning of Nazi (Rockets By David Ignatius December 28, 1998; Page A01)

Like so many things that matter, it began with an accident. The young woman was riding a night train from Paris, heading south toward Vichy, when she ran into an old friend. There were no seats on the train, so they stood in the corridor, talking quietly under the dim light of a flickering blue bulb. Their conversation was understated, careful, dangerous. 
It was 1941: France had been overrun by the Nazis, Britain had been battered by the Blitz, and the Third Reich looked invulnerable. Jeannie Rousseau , 21, had already been caught once by the Nazis and thrown into a prison on spying charges -- and then released because they lacked proof. Georges Lamarque remembered her from the University of Paris, where she had finished first in her class and had shown a special gift for languages, especially German. He was a mathematician by profession -- and now, a spy by circumstance.

The chance meeting on the night train would lead Jeannie (pronounced Johnny) Rousseau to join Lamarque's operation and become one of the most effective -- if unheralded -- spies of World War II. Her precise reports on the German's secret military plans, particularly the development of the V-1 flying bombs and V-2 rockets, helped persuade Prime Minister Winston Churchill to bomb the test site at Peenemunde and blunted the impact of a terror weapon the Nazis had hoped would change the course of the war.Her exploits later landed her in three concentration camps, which she survived without ever disclosing the great secret she had stolen from the Germans.

The young woman who dared to become a spy is now sitting in the garden of her summer home near La Rochelle, on the Atlantic coast. She is 79, widowed, dressed in a somber blue shirt and trousers, with close-cropped silver hair swept back from her tanned face. She is still a beauty -- the sort of woman who, as a younger male friend remarked, makes you wish you were 25 years older. Her eyes still sparkle with the intelligence that made her German sources so eager to boast of their scientific prowess, yet she is a reluctant raconteur.

She has never shared many of the details of her story with a journalist before. "After the war, the curtain came down on my memories," she said. Like many genuine heroes, she seems to regard her accomplishments almost as an embarrassment. "What I did was so little," she protested. "Others did so much more. I was one small stone." At first she balked at describing these long-ago events. She stood stiff-legged in front of the fireplace of her 250-year-old cottage, listening to a reporter's questions and wishing she had never agreed to see him. So many people wanted to claim credit for what they did during the war, or wished they had done, she said. Let them have the applause.

Yet even as she demurred, she was remembering. During the war, she said, she had been blessed with a photographic memory. It was part of what made her such a good spy. But now all the images were fading, and soon they would be gone entirely. She might as well talk about it, before she forgot. Papa's Volunteer She knew just where to begin.

"It started with my father," she said. Jean Rousseau was a distinguished French civil servant who had fought in World War I ("not a hero, but solid") and later traveled widely in the Near East for the foreign ministry. Jeannie was his only child, and as she remembers it, he didn't speak to her until she was 12 or 13, when he concluded that she had something worthwhile to say. After retiring from the civil service, he became mayor of Paris's 17th Arrondisement, a fashionable district near the Arc de Triomphe where the family had an apartment on the Rue Jauffroy.

When the Germans invaded in June 1940, Monsieur Rousseau decided ("in his naive and very French way") to move the family and the arrondisement's archives to the coastal village of Dinard in Brittany, near St. Malo -- where he apparently thought the Germans would never reach. But the Nazi troops soon arrived by the thousands, preparing for a possible invasion of Britain. The mayor of Dinard, who lived next door to the Rousseaus, was desperate for someone who could speak German and provide a liaison with the army command. Rousseau volunteered his daughter. ("She doesn't want anything but to serve," her father told the mayor.)

The next morning, she put on her sternest blue suit and white shirt and went to meet the senior German officers. They delighted in her company, offering her gifts and walks on the beach -- all of which she refused.

"The Germans still wanted to be liked then," she recalled. "They were happy to talk to someone who could speak to them." And talk they did -- about names and numbers and plans, all the things that older men imprudently let themselves discuss with a pretty young girl who speaks such good German. (She paused to reflect: "At the time, I spoke so fluently I could pass for German if I wanted, but it has disappeared. I can't speak a word now. Isn't that strange?")

One day in September 1940, a man from the nearby town of St. Brieuc came to visit. He asked if she would be willing to pass along information she heard in her meetings with the German officers. Her answer, then as later, was automatic. "I said, `What's the point of knowing all that, if not to pass it on?' "

Soon the British were receiving so much intelligence about German operations in the Dinard area that Nazi spies in London reported that there must be a well-placed agent there. Jeannie was arrested by the Gestapo in January 1941 and held at the Rennes prison. A German army tribunal examined her case, but the officers from Dinard insisted that their charming translator couldn't be a spy, and she was released.

Her only punishment was an order to leave the coast. Her father demanded to know what she had done. "Nothing, Papa," she answered. "I wasn't going to tell him more than I told the Gestapo, and, of course, he believed me." She says this with her eyebrows arched and a thin smile on her lips, and you can see that even at 79, Jeannie retains the puckish quality she had in 1940, when she was Daddy's clever girl, up to mischief that no one suspected. Into the Lion's Den Jeannie went immediately to Paris. She had learned an essential lesson about espionage, which is that it pays to listen.

Now she looked for a new job that would give her access to truly sensitive information, a job "that would take me into the lion's den, which was where I wanted to go." Soon enough, she said, "I found an amusing piece of work." The French industrialists syndicate, a sort of national chamber of commerce, needed a translator at its offices on the Rue St. Augustin. Jeannie took the job and soon became the organization's top staff person -- which meant she met regularly with the German military commander's staff, based at the Hotel Majestic. She would visit the Germans almost every day to discuss commercial issues -- complaints that the Nazis had commandeered inventories, offers to sell strategic goods such as steel and rubber to the Germans. She was accumulating a vast amount of basic intelligence, but it was going to waste. ("I was storing my nuts, but I had no way to pass them on.")

The opportunity came in that chance encounter with Lamarque on the night train. In a picture from that time, Jeannie looks even younger than her age -- small and lithe, more a smart girl than a sophisticated woman -- but there is a crafty look in her eyes, a hint of daring. Lamarque was older than she, 28 or 29, a sturdy, thick-set man -- not handsome, but with intense, searching eyes and a brilliant mind. He recognized her immediately from the faculty of science and politics, where she had finished first in her class in 1939. What was she doing now, he wanted to know. She told him of her job and how it brought her into regular contact with the Germans.

Lamarque said he was building "a little outfit" that was gathering intelligence. "Would you like to work for me?" Lamarque asked. She instantly answered yes. Hurriedly, she told him there were certain offices and departments at the Hotel Majestic that were out of bounds because the Germans were working on special weapons and projects. She thought she could manage to get into those restricted areas. And so it began. Lamarque made her part of his small network, known as the Druids, and gave her the code name "Amniarix."

The information was there for the plucking. "It was very simple," she said. "I used my memory. I knew all the details about the plants and commodities in Germany. We were building up knowledge of what they had, what they did; we could keep an eye on what they were doing -- `we' being me. And I couldn't be dangerous, could I?" As luck had it, she soon met several German officers who had been her friends at Dinard -- the people who couldn't imagine that she would ever do anything wrong. They were now working on secret projects, and they, in turn, introduced her to their friends.

By 1943 Jeannie was overhearing the most sensitive possible information -- tales of special weapons that were being designed in eastern Germany. She suspected that she had stumbled upon one of the great secrets of the war. "I understood that it was very serious. That was also Georges's opinion. He said, `Pursue it, go into it! Don't allow that piece of thread to be cut.' " But how did she get them to talk? Why did these senior officers, responsible for developing a weapon that could change the course of the war, betray the secret to a 23-year-old girl?

She insists she never played any "Mata Hari games" -- she never traded sex for information. Instead, it was a matter of her cunning and their gullibility.

The German officers were a close-knit group, she said, and they would gather often in the evenings at a house on the Avenue Hoche. ("I pass it now and then, and I wonder, which house? I can't remember.") They would drink and talk, often in the company of their beautiful French friend who spoke such good German -- whom they all wanted to sleep with, and probably liked all the more because she always refused. They would talk freely among themselves about their work, and though they generally wouldn't talk to Jeannie directly, they didn't mind her being there. "I had become part of the equipment, a piece of furniture," she recalls. "I was such a little one, sitting with them, and I could not but hear what was said. And what they did not say, I prompted." How does one "prompt" occupying forces to reveal military secrets? She explained: "I teased them, taunted them, looked at them wide-eyed, insisted that they must be mad when they spoke of the astounding new weapon that flew over vast distances, much faster than any airplane. I kept saying: `What you are telling me cannot be true!' I must have said that 100 times. " `I'll show you,' one of the Germans said. `How,' I asked, and he answered: `It's here on a piece of paper!' " So the German officer displayed a document explaining how to enter the test site at Peenemunde, the specific passes that were needed and what color each one was. Jeannie, with her photographic memory, recorded each word in her mind. Her friends were so trusting, and so eager to impress, that they even showed her drawings of the rockets.

After these sessions with her German "friends," Jeannie would make her way to Lamarque's safe house at 26 Rue Fabert, on the Left Bank near Les Invalides. She would sit down at the kitchen table and write out what she had heard, word for word. "I would absorb it, like a sponge. I wasn't asked to paraphrase, or to understand." When the Germans referred to "Raketten," for example, she had no idea what they were talking about. Such long-range rockets had never before been built.

By September 1943 Jeannie had gathered enough information about the V-2 rockets to send a detailed report to England. Lamarque sent along a foreword that said, in effect: "This material looks preposterous. But I have total faith in my source."The text of her report appears in the book" (The Wizard War," by Reginald V. Jones, the chief of Britain's scientific intelligence efforts during the war).

It's worth excerpting because it is one of the great intelligence documents of World War II: "It appears that the final stage has been reached in developing a stratospheric bomb of an entirely new type. This bomb is reported to be 10 cubic meters in volume and filled with explosive. It would be launched almost vertically to reach the stratosphere as quickly as possible . . . initial velocity being maintained by successive explosions. . . . The trials are understood to have given immediate excellent results as regards accuracy and it was to the success of these trials that Hitler was referringwhen he spoke of `new weapons that will change the face of the war when the Germans use them. . . .' "[A German officer] estimates that 50-100 of these bombs would suffice to destroy London. The batteries will be sited so that they can methodically destroy most of Britain's large cities during the winter."

Jeannie wondered whether senior officials in England would ever receive her information, or understand its importance. As she wrote in the introduction to Jones's book: "Those who worked underground in constant fear -- fear of the unspeakable -- were prompted by the inner obligation to participate in the struggle; almost powerless, they sensed they could listen and observe. . . . It is not easy to depict the lonesomeness, the chilling fear, the unending waiting, the frustration of not knowing whetherthe dangerously obtained information would be passed on -- or passed on in time -- recognized as vital in the maze of the `couriers.' " But she needn't have worried. Jones immediately recognized the implications of what the anonymous agent had discovered, and Jeannie's information was on Churchill's desk within days of its arrival. It helped persuade the British to bomb Peenemunde and to prepare in other ways to meet the threat of the German missiles.

A Human Tape Recorder Jeannie's intelligence reports continued into 1944, adding new details about the work at Peenemunde. She was traveling deep into Germany now with her French industrialists, reporting back precisely what she saw and heard. Sometimes, as with the technical details of the rockets that Werner von Braun and the other German scientists were building, Jeannie didn't understand the scientific concepts, but she was a faithful human tape recorder.

The British were so struck by Jeannie's reporting that they decided in the spring of 1944 to bring her to London for debriefing. An air rescue was impossible because there wasn't a full moon for the pilots to navigate by, so a sea pickup was planned shortly before D-Day, from the coastal town of Treguier in Brittany. But the French agent who was supposed to lead them through the minefields to the coast was captured and the operation was blown. Jeannie arrived at the rendezvous first and found the house surrounded by German troops. She bravely tried to warn the other French agents that they were walking into a trap, but four were captured, including Jeannie.

The Germans first took her back to the same prison at Rennes where she had briefly been detained in 1940. This time, her papers identified her as "Madeleine Chaufeur." Amazingly, no one realized that this was the same woman who had been arrested four years before and released. Jeannie shouted her innocence to anyone who would listen, saying she had simply accompanied the other men. She was carrying two dozen pairs of French nylon stockings, which she had planned to give as gifts to her British handlers after she reached London.

Now, she quickly invented a story about selling them on the black market in Brittany. ("Fortunately, it was a bad interrogation. If they had been better, it would have been worse for me.") She was transferred briefly to a larger prison outside Paris,then sent on to the Nazis' main concentration camp for women at Ravensbruck. Tale of Survival This is the part of the story that Jeannie truly doesn't want to tell.

It's now 11:30 at night, and she has been talking and drinking wine and vodka for many hours. In the kitchen is a large color picture of her late husband, Henri de Clarens, reeling in a huge hammerhead shark he hooked off the coast. If you study the photograph, you see on his burly forearm the number that was tattooed on him at Auschwitz. Jeannie said that they met after the war at a tuberculosis sanitarium -- two concentration-camp survivors trying to forget what had happened.

Did she ever tell her children about her experiences during the war? Just once, she said. They made a date, like a doctor's appointment, and gathered the two children. It went badly. Was it too hard for the children to hear? No, she said, it wasn't that. "It was too hard for us to tell." The French are not like the Americans, she says. They don't celebrate their suffering and their victimhood. That was especially true after the war, when there were so many Frenchmen with reason to feel ashamed. "People wanted to forget," she said. "People didn't want to know." Even the heroes, it seems, wanted to forget.

But she has started telling the story now and it's impossible to stop. Her tale of the camps is different from what came before. She tells it slowly, haltingly, stopping sometimes for 10 or 15 seconds -- as if specific memories are too painful, obstacles in the road she can't get past, cuts of a knife only she can feel.

This one isn't a spy story. It's a survival story. "Once you were caught," she said, "you didn't think about what you were fighting for any more. You thought only of surviving. You were beaten. You were desperate. You were incapable of thinking of the future. You thought of one thing -- yourself, and of surviving." But even here, she is being too modest.

A Spirited Prisoner Jeannie arrived at Ravensbruck on Aug. 15, 1944. Her papers, identifying her as Madeleine Chaufeur and describing the evidence that she was part of an espionage ring, had been sent separately. Jeannie pulled a sly trick. When the Gestapo officers demanded her name, she told them truthfully that she was Jeannie Rousseau . Somehow, the Nazis never cleared up the confusion -- never matched the prisoner with her alias and never realized the woman they were holding was a spy.

The concentration camp was a desperate place. Some of the women had been there for a year or more, and some were barely alive. Jeannie resolved that it was the duty of the new arrivals to give them hope. "We knew that D-Day had happened. Before, hope had been something unreal.

Now it was true. The Allies had landed. They were behind us. They were coming." Jeannie had two special French friends from the Resistance who arrived with her -- a countess named Germaine de Renty and a communist named Marinette Curateau. The three made a pact that they wouldn't do work to support the Nazi war machine. If they were sent to a work camp, they would organize a protest. Jeannie and 500 other French women were soon sent to the work camp at Torgau and ordered to make ammunition. True to her word, Jeannie refused. She went to the chief of the camp, a fat-faced German man, and made a speech in her best German. The women were prisoners of war and the Gestapo had no right under the Geneva convention to force them to make ammunition. The other women followed her example and said they, too, would refuse to make ammunition. It was a mad gesture of defiance, but perhaps because of its sheer folly it succeeded in raising the other prisoners' spirits. ("We were so childish, but there you are.")

After her protest Jeannie was sent back to Ravensbruck for questioning. "I would have died that time," she said, but the Germans could not find the papers for Jeannie Rousseau -- because there were none. ("They asked me why I had been sent to Ravensbruck, and I said, `I don't know!' ")

The Gestapo had concluded by now that whomever she was, she was a troublemaker. So, papers or no, they sent Jeannie and her two friends to the punishment camp at Konigsberg in the east. That, she said slowly, her face straining against the memories, "was a very bad place." Bitter Working Conditions The women worked outdoors in the freezing snow, hauling rocks and gravel to build an airstrip. They would stumble back to the camp after dark, bitterly cold, for a hot meal of soup. The soup was kept in great vats policed by the head guard -- a fat beast of a woman the French called "La Vachere," or the cowgirl. She would taunt the hungry prisoners by kicking the vat of soup until it spilled into the snow and then watching them scavenge in the slush for bits of food.

Even in this punishment camp, Jeannie kept fighting. She decided the prisoners' chances of survival would be greater if people outside knew they were alive. She organized a census within the camp, gathering the names of more than 400 women and writing them on tiny slips of paper that were passed through the barbed wire to French POWs being held at a nearby camp.

Somehow, the Frenchmen managed to get the list to the Red Cross in Switzerland. Jeannie's health was deteriorating. In that bitterly cold winter of 1944-45, the German guards hosed down Jeannie and other women prisoners each morning, then forced them to stand naked outside as the water froze to ice before allowing them to go back inside.

She knew that if she stayed in Konigsberg, she would not survive. Jeannie came up with a bizarre escape plan. Some of women at Konigsberg had contracted typhoid; a truck was leaving soon to carry them to the gas chambers at Ravensbruck. Jeannie and her two French friends hid in the truck. They traveled nearly two days without food. When the truck reached the gates of Ravensbruck, it paused a few minutes before heading for the gas chambers. Jeannie and her friends waited until the guards weren't looking and then crept away.

Their problem now was to smuggle themselves back into Ravensbruck (she laughs -- "Can you imagine that?") and try to disappear within the camp. Once inside the gates they scrambled toward Barracks 22, where the French prisoners were held. They needed help desperately. Without a prison number they had no access to food or shelter. Their French compatriots agreed to take them in, but for one night only. After that Jeannie and her friends went to the Polish barracks, where they were fed and sheltered for several days -- until an informer reported their presence to the Gestapo.

Now it truly looked as if her luck had run out. The three were taken to Ravensbruck's inner prison, where they were interrogated cruelly. ("The three of us told 10 different stories. I myself told two or three.") They were held, on half rations, and made to clean the stinking latrines and do other "terrible work." By this time Jeannie was very sick with tuberculosis and was kept alive only with the help of a courageous Czech doctor.

As her life was slipping away, the International Red Cross arrived one day at Ravensbruck. A Swiss official read out a list of prisoners who were to be released. It seemed to be a moment of deliverance, for the list included some of the names Jeannie had earlier smuggled out. She listened from her cell as they called out her own name and ran to the door to answer the call. But the guards blocked her way; there would be no humanitarian release for her.

The Red Cross delegation left the camp. Jeannie knew she could not survive many more weeks. Her last hope seemed to have come and gone. But there are second chances, even in that world of night and fog. Some days later the Swedish Red Cross visited the camp. There was another list of prisoners and Jeannie suspected that her name would be on it. Despite the withering effects of the camps and her disease, she summoned the will to scream at the Nazi guard who was holding her. "I decided I must intimidate her," she recalled. "I knew it was my only chance. So I said to her, `You will be in terrible trouble after the war ends. They know I'm here. They will come after you and find you, and punish you.' " The ferocity of these words from a half-dead stick doll of a woman frightened the guard. Afraid for herself, she allowed Jeannie and her two friends to leave with the Swedes.

Jeannie remembers the next hours as a distant dream: out of the inner prison, past the dogs and barbed wire to Swedish buses that carried them to the Danish border; a train to Copenhagen with Danish officers protecting them from the Gestapo; and finally a ship to Sweden. When Jeannie at last reached safety, she collapsed. She reckons that by that time, she weighed little more than 70 pounds.

When she regained consciousness she asked the Swedish doctor to cable her parents that she was still alive. The doctor cautioned, "Don't get their hopes up." After a risky operation on her lungs, she began a long period of recuperation. It was during that time, at a sanitarium in the French mountains, that she met her husband, who had survived Buchenwald and Auschwitz.

Jeannie tried to get on with life after the war. She put her language skills to use as an interpreter for the United Nations and other international organizations.

She dodged most reporters and historians, but she accepted a special medal from then-CIA director James Woolsey in 1993. Woolsey had heard of her exploits from Reginald Jones and believed she embodied what "human intelligence" -- real spying -- was all about.

The CIA citation lauded her "for brilliant and effective espionage, and for courage that is truly awe-inspiring." The Hero's Reflex It's nearly 2 a.m. when she finishes the tale and she is exhausted by the effort of remembering. But the next morning, she looks radiant. There's a serenity on her face that wasn't there the night before. More than five decades have passed. The war is over, and the years of willing herself to forget are over, too.

Why did she do it? That's the question that persists at the end of Jeannie's remarkable narrative. Where did her courage come from? What made her a hero when so many others were cowards? When Lamarque put that question to her on the train, why did she immediately say yes? Why did she risk her life when she could have lived comfortably in Paris? Jeannie scoffs. What kind of a question is that? "I just did it, that's all," she says. "It wasn't a choice. It was what you did. At the time, we all thought we would die. I don't understand the question. How could I not do it?" And that's her answer: Heroism isn't a matter of choice, but of reflex. It's a property of the central nervous system, not the higher brain. If Jeannie Rousseau had needed to think about what to do, she might have joined the millions who did nothing.

© Copyright 1998 The Washington Post Company

 

Traduction Daniel Bouchet  28 Octobre 2013 

Ceci est l’histoire de Jeannie Rousseau (de Clarens) qui fut membre du réseau de Résistance de Georges Lamarque (avec le nom de code de “Amniarix”).   Elle   fut l’un des plus efficace espion de la Seconde Guerre Mondiale bien que méconnue.   Ses rapports précis sur les plans militaires secrets allemands, particulièrement   au sujet des V1 et des V2, ont aidés à persuader le Premier Ministre Winston Churchill de bombarder   le centre d’essai de Peenemünde.

Maquette de V1 au Mémorial de Caen

“Ses exploits l’on conduite plus tard dans trois camps de concentration (Ravensbrück, Torgau et Königsberg) d’où elle est revenue sans avoir dévoilé les grands secrets qu’elle avait dérobés aux Allemands. (Voir  R. James Woolsey, Doyle Larson, et Linda Zall, “En l’honneur des héros de la Seconde Guerre Mondiale : Récompenses prestigieuses  pour Espionnage” Etudes sur l’espionnage 38, n°5 (1995), 27-36,  le 27 octobre 1993 cérémonie au quartier général de la CIA en l’honneur de Jones et Jeannie de Clarens.)

Une cérémonie au quartier général de la CIA le 27 octobre 1993 en l’honneur de deux  héros de la Seconde Guerre Mondiale, le physicien britannique Réginald Victor Jones fut le premier à recevoir le prix RV Jones pour l’espionnage. Jones a reçu sa médaille gravée des mains de DCI Woolsey. Jones dirigeait les services de renseignements pour l’aviation pendant la seconde Guerre Mondiale et travaillait également pour Les services de renseignements britanniques. Parmi ses nombreux exploits on peut citer la mise au point   de systèmes de brouillage des ondes des radars allemands guidant les bombes vers leurs cibles en Grande Bretagne.

Au cours de cette cérémonie, Jeannie de Clarens, nom de code AMNARIX, fut également honorée. Elle était interprète, elle trompa les agents de la Gestapo et recueillit des informations très importantes sur le programme de développement de fusées offensives à arrière des lignes ennemies. (Voir les notes de Marie Madeleine Fourcade dans “l’Arche de Noé”).

Le courage de Madame de Clarens à collecter et transmettre ces renseignements dans des circonstances difficiles ont conduit R.V.Jones à ses analyses et à son action pour persuader Londres d’entreprendre le raid sur Peenemünde  et ainsi aboutir à perturber et retarder le programme des V1 et V2, sauvant ainsi des milliers de vies à l’Ouest.

Madame de Clarens, fut arrêtée deux fois et fut emprisonnée dans trois camps de concentration, elle fut récompensée par le DCI de la médaille au sceau de l’agence. Ile DCI a déclaré que Jones  et Madame de Clarens sont deux personnes remarquables symbolisant le mieux la profession du renseignement. Le Washington Post cinquante ans après, Un espion raconte son aventure ;  Britain Gained Warning of Nazi (Rockets by David Ignatius December 28,1998, Page AO1)

Comme bien des choses importantes, cela a débuté par accident. La jeune femme était dans le train de nuit de Paris, en direction de Vichy, lorsqu’elle a rencontré un vieil ami.  Il ne restait plus de places assises dans le train, alors ils sont restés debout dans le couloir, parlant sans risque sous la faible lumière bleue de l’éclairage d’ambiance. Leur conversation fut, discrète, prudente, dangereuse,  

C’était en 1941, la France avait été vaincue par les nazis, la Grande Bretagne subissait le Blitz et le Troisième Reich semblait invulnérable. Jeannie Rousseau qui avait 21 ans, avait déjà été arrêtée une fois par les nazis  et jetée en prison   pour espionnage, elle fut ensuite relâchée par manque de preuves.  Georges Lamarque l’avait rencontrée à l’université de Paris où elle avait fini première de sa formation en montrant des dispositions pour les langues, particulièrement pour l’allemand. Il était mathématicien de profession et maintenant, du fait des circonstances, il était espion.

Cette rencontre de hasard dans le train de nuit allait conduire Jeannie (prononcez Johnny) Rousseau à rejoindre le Réseau Lamarque et à devenir un des plus efficace espion de la seconde Guerre Mondiale, bien que peu connue. Ses rapports précis sur les plans militaires secrets allemands, particulièrement le développement des bombes volantes V1 et des fusées  V2, ont aidé à persuader le Premier Ministre Winston Churchill de bombarder le centre d’essais de Peenemünde, et ont diminué l’impact des armes de terreurs dont les nazis espéraient qu’elles changeraient le cours de la guerre. Ses exploits l’ont plus tard conduite dans trois camps de concentration, elle a survécu sans jamais dévoiler le grand secret qu’elle avait dérobé aux Allemands.

La jeune femme qui a osé devenir une espionne est assise dans le jardin de sa résidence d’été près de la Rochelle, sur la Côte Atlantique. Elle a 79 ans, est veuve, habillée d’un corsage bleu foncé et d’un pantalon, avec des cheveux couleur d’argent qui entourent son visage bronzé.

Elle est encore belle, C’est le type de femme, qui selon un ami plus jeune, vous fait désirer avoir 25 ans de plus. Ses yeux pétillent encore de l’intelligence qui a rendu ses sources allemandes si impatientes de révéler leurs preuves scientifiques, aujourd’hui encore, elle raconte à contrecœur.

Elle n’a jamais partagé les détails de son histoire avec  un journaliste jusqu’à aujourd’hui. Elle dit : “ qu’après la Guerre un rideau a été tiré sur ses souvenirs”. Comme de nombreux “vrais héros”, elle regarde ses exploits avec un certain embarras. “J’ai fait si peu”. “D’autres on fait bien plus”. J’étais une petite pierre dans l’édifice”. Au début  elle esquive le récit de ces évènements si lointains. Elle se tenait presque au garde à vous devant la cheminée de sa maison vieille de 250 ans, écoutant les questions d’un reporter à qui elle aurait souhaité ne jamais  avoir donné son accord pour le rencontrer.

Tant de gens réclamaient la reconnaissance pour ce qu’ils avaient fait pendant la guerre, ou pour ce qu’ils auraient aimé avoir fait. Laissons-leur les applaudissements. Elle hésite encore, elle se souvenait. Pendant la Guerre, elle a été aidée par sa mémoire photographique. C’est ce qui a en grande partie contribué à faire d’elle une bonne espionne. Mais à présent toutes ces images s’estompent, et bientôt il n’en restera plus rien. Elle doit en parler avant d’oublier complètement. Papa volontaire, elle savait juste par quoi commencer.

“ J’ai commencé avec mon père,”  disait-elle, Jean Rousseau était un civil français serviteur distingué, qui avait combattu durant la première Guerre Mondiale (pas un héros, mais un soldat solide), plus tard il voyagea au Proche Orient pour le ministère des Affaires Etrangères. Jeannie était sa fille unique, et dans ses souvenirs, il ne lui parla pas avant qu’elle ait 12 ou 13 ans, lorsqu’il s’aperçu qu’elle avait quelque chose d’intéressant à dire. Après la fin de son service dans le civil, il fut élu maire du XVII° arrondissement un quartier chic près de l’Arc de Triomphe où la famille avait un appartement rue Jauffroy.

Lors de l’invasion allemande de juin 1940, Monsieur Rousseau décida (d’une façon très naïve et très française) de transporter sa famille et les archives de l’arrondissement  vers le village côtier de Dinard près de St Malo – où il croyait que les Germains n’arriveraient jamais. Mais les troupes nazies arrivèrent bientôt par milliers, préparant une invasion probable de la Grande Bretagne. Le maire de Dinard qui était le voisin de la famille  Rousseau, cherchait désespérément  quelqu’un parlant allemand qui serait susceptible d’assurer la liaison avec le commandement allemand. Rousseau désigna sa fille. (Elle ne souhaitait rien d’autre que servir, c’est ce que son père déclara au maire.)  Le lendemain matin, revêtue de son vêtement bleu le plus austère et d’un corsage blanc, elle alla rencontrer les officiers allemands. Ils furent charmés par sa compagnie, ils lui offrirent des cadeaux et des promenades sur la plage. Elle refusa tout.

Les Allemands voulaient être appréciés, “ se souvient-elle.” “Ils étaient heureux de parler à quelqu’un qui pouvait leur répondre. “Et pour parler, ils ont parlé – des noms, des chiffres, des plans, toutes choses que ces hommes d’un certain âge ont évoquées imprudemment en présence de cette jolie jeune femme qui parlait si bien l’allemand. (Elle s’arrête pour réfléchir : “ A cette époque, je parlait si bien que je pouvais passer pour une Allemande. Mais ça n’est plus le cas aujourd’hui. Je ne sais plus un mot maintenant. N’est ce pas étrange ?”)

Un jour de septembre 1940 un homme de la ville voisine de St-Brieuc vint me rendre visite. Il m’a demandé si je voulais bien transmettre des informations sur ce que j’entendais lors de mes rencontres avec les officiers allemands. Sa réponse, alors fut la même que plus tard, automatique. “ J’ai dit “ Quel intérêt de savoir tout ça, si ce n’est pour le transmettre ?”

Bientôt les Britanniques reçurent tant de renseignements sur les opérations allemandes dans la région de  Dinard que les espions allemands à Londres soupçonnèrent la présence d’un agent bien placé sur place. Jeannie fut arrêtée par la Gestapo en janvier 1941 et mise en prison à Rennes. Un tribunal militaire allemand examina son cas, mais les officiers de Dinard insistèrent pour la faire libérer, car leur charmante traductrice ne pouvait pas être une espionne. Ainsi elle fut libérée.

Sa seule peine fut une obligation de quitter la côte. Son père voulut savoir ce qu’elle avait fait. “ Rien Papa, “ répondit-elle. “ Je n’allais pas lui en dire plus que ce que j’avais dit à la Gestapo, et bien entendu, il m’a crue. “ Elle dit cela avec les sourcils relevés et un léger sourire aux lèvres, et on peut voir qu’à 79 ans, Jeannie conserve les qualités de 1940, lorsqu’elle était la fille intelligente de son père, capable de tromper tout le monde et que personne ne pouvait soupçonner. Alors Jeannie partit immédiatement pour Paris. Elle avait appris une leçon essentielle à propos de l’espionnage  cela paie, d’écouter.

Maintenant, elle était à la recherche d’un nouveau travail qui lui donnerait accès à des informations sensibles,  “un travail qui m’introduirait dans la gueule du loup, c’est là que je voulais aller”. Assez vite, dit elle, “ j’ai trouvé un travail intéressant” Le syndicat français des industriels, une sorte de chambre nationale de commerce, avait besoin d’un traducteur dans ses bureaux de la rue St-Augustin. Jeannie obtint le poste et devint bientôt un membre important du personnel de l’organisation. Ce qui signifie qu’elle rencontrait régulièrement des membres de l’état-major allemand basé à l’hôtel Majestic. Elle rencontrait les Allemands presque chaque jour pour traiter de dossiers commerciaux. Des plaintes à propos des inventaires commandés par les Allemands, des offres pour vendre des marchandises stratégiques comme l’acier, le caoutchouc aux Allemands. Elle accumulait une grande quantité de renseignements de base, mais en pure perte. ( J’accumulais des noisettes comme l’écureuil, mais je n’avais pas de moyens pour transmettre mes renseignements.”)

L’occasion est venue avec ma rencontre fortuite avec Lamarque dans le train de nuit. Sur une photo de l’époque, Jeannie paraît bien plus jeune que son âge. Petite et souple, plutôt une fille dégourdie qu’une femme sophistiquée. Mais il y a de la force dans son regard, le goût du risque. Lamarque était plus âgé qu’elle, 28 ou 29 ans, robuste et trapu, pas beau, mais avec un regard ardent et un esprit brillant. Il l’a reconnue immédiatement comme étant une ancienne camarade de la faculté des sciences politiques, où elle avait fini major de sa promotion en 1939. Que faisait elle maintenant, il voulait savoir ? Elle lui parla de son travail et de ses contacts réguliers avec les Allemands. Lamarque avoua qu’il était en train de constituer un petit réseau qui récoltait des renseignements. “ Accepteriez-vous de travailler pour moi ?” demanda Lamarque. Elle répondit immédiatement oui. Rapidement, elle lui dit qu’il y avait certains bureaux et départements  à l’hôtel Majestic qui étaient hors cadre car les Allemands travaillaient sur des armes et sur des projets spéciaux. Elle pensait pouvoir avoir accès à ces domaines secrets. Et il en fut ainsi. Lamarque l’introduisit dans son petit réseau, connu sous le nom de “Druides”, il lui donna le nom de code de “Amniarix”. Il n’y avait plus qu’à récolter les informations. “ Ce fut très simple dit elle.” J’ai utilisé ma mémoire. J’ai connu tous les détails en ce qui concernait les plans et les installations en Allemagne. Nous développions  nos connaissances sur ce qu’ils avaient et sur ce qu’ils faisaient, nous avions un œil sur leurs actions. Et n’était ce pas dangereux ? La chance lui a souri, elle rencontra rapidement des officiers allemands qui avaient été ses amis à Dinard. Des gens qui ne pouvaient pas imaginer qu’elle pouvait un jour faire quelque chose de mal. Ils travaillaient à présent sur des projets secrets, et ils la présentèrent à leurs amis.

En 1943 Jeannie entendit les informations les plus sensibles – les histoires d’armes spéciales qui étaient en construction en Allemagne orientale. Elle cru bien être tombée sur un des plus grand secret de la guerre. “J’ai compris que c’était très sérieux. Ce fut aussi l’opinion de Georges. Il m’a dit, continue, ne laisse pas le fil se couper. Comment les a t’elle fait parler? Pourquoi ces officiers aguerris, responsables de la mise au point d’armes susceptibles de changer le cours de la guerre ont-ils trahis le secret auprès d’une jeune fille de 23 ans.                                            

Elle insiste pour dire qu’elle n’a jamais joué les “Mata Hari”. Elle n’a jamais échangé du sexe contre des informations. Au contraire, ce fut une question de finesse de sa part et de crédulité de leur part. Les officiers allemands constituaient un petit groupe, ils se rencontraient souvent le soir  dans une maison de l’avenue Hoche. (“J’y passais de temps à autre, je ne me souviens plus précisément quelle maison.”) Ils buvaient et parlaient, souvent en compagnie de leur belle amie française qui parlait si bien l’allemand. Tous auraient aimé coucher avec, et probablement qu’ils l’aimaient d’autant plus qu’elle a toujours refusé. Ils parlaient librement de leur travail entre eux, et bien qu’ils ne s’adressaient pas directement à Jeannie, ils ne prenaient pas garde à sa présence. “ Je faisais partie des meubles, se souvient elle.” J’étais une si petite personne, assise parmi eux, et je ne pouvais qu’entendre ce qui se disait. Ce qu’ils ne disaient pas, je le leur soufflais. “Comment peut-on souffler aux forces d’occupation de révéler des secrets militaires ? ” Elle expliqua : “ e les taquinais, je me moquais, j’ouvrais de grands yeux étonnés, je leur disais qu’ils devaient être fous pour évoquer  ces étonnantes armes nouvelles susceptibles de voler sur de longues distances plus vite que n’importe quel avion. Je continuais  ainsi :  “Ce que vous me dites ne peut pas être vrai. ”Je l’ai bien répété 100 fois. “Je vais vous montrer m’a dit un des Allemands. Comment ai-je demandé ?  Il m’a répondu : “C’est ici sur cette feuille de papier !” Alors l’officier allemand  montra un document expliquant comment entrer sur le centre d’essai de Peenemünde, les laisser-passer  requis et la couleur de chacun. Jeannie avec sa mémoire photographique, enregistra chaque mot dans sa mémoire. Ses amis avaient tellement confiance et étaient si avides de l’impressionner qu’ils lui montrèrent même des dessins des fusées.

Après ces séances avec ses amis allemands, “Jeannie se rendait chez Lamarque, dans un endroit sûr au 26 rue Faber, sur la Rive gauche près des Invalides. Elle s’asseyait à la table de la cuisine et transcrivait ce qu’elle avait entendu, mot à mot. “J’absorbais comme une éponge”. On ne me demandait pas de faire des commentaires où de comprendre. “Par exemple, lorsque les Allemands faisaient référence à des fusées, elle n’avait aucune idée de ce dont ils parlaient. De telles fusées à long rayon d’action n’avaient encore jamais été construites.

En septembre 1943, Jeannie avait accumulé suffisamment d’informations sur les fusées V2 pour envoyer un rapport détaillé en Angleterre.  Lamarque y joignit une présentation qui disait : “ Ces informations peuvent sembler incroyables, mais j’ai une confiance totale dans ma source. “Le texte de son rapport figure dans le livre “ (La guerre magique, par Reginald V. Jones, chef du renseignement scientifique  britannique durant la guerre).

C’est mieux d’en donner un extrait, car c’est l’un des principaux documents de renseignement de la seconde Guerre Mondiale : “ Il apparaît que l’étape finale a été atteinte dans le développement d’une bombe stratosphérique d’un type entièrement nouveau. Cette bombe semble être d’un volume de 10 mètres cube et remplie d’explosifs. Elle serait lancée presque  verticalement  pour atteindre la stratosphère aussi vite que possible. La vitesse initiale étant maintenue par des explosions successives. Les essais semblent avoir donné d’excellents résultats, et c’est à ces succès qu’Hitler se référait lorsqu’il parlait d’armes nouvelles qui changeraient le cours de la guerre lorsque les Allemands les utiliseraient. “ (Un officier allemand) estime que 50 à 100 de ces bombes suffiraient à détruire Londres. Les aires de lancements seraient distribuées afin de détruire méthodiquement la plupart des grandes villes britanniques durant l’hiver.”

Jeannie se demandait si des officiels anglais importants recevraient jamais ses informations, ou s’ils comprendraient leur importance. Comme elle l’a écrit dans l’introduction du livre de Jones : “ Ceux qui ont travaillé en secret dans la peur constante – peur de l’indicible – étaient mus par l’obligation intérieure de participer à la lutte, Presque sans pouvoir, ils sentaient qu’ils pouvaient écouter et observer. Il n’est pas facile de décrire la solitude, la peur, les attentes sans fin. La frustration de ne pas savoir si les informations obtenues dans le danger seront transmises – à temps –  reconnues comme vitales dans une masse de courriers.”  Mais ses inquiétudes étaient vaines.  Jones imagina immédiatement  les conséquences des découvertes de cet agent anonyme, les informations de Jeannie étaient sur le bureau de Churchill seulement quelques jours après leur arrivée en Angleterre. Elles ont aidé à persuader les Britanniques de bombarder Peenemünde et d’autre part elles ont aidé à se préparer contre la menace des missiles allemands. 

Les rapports de Jeannie, enregistreur humain de renseignement, ont continué en 1944, ajoutant de nouveaux détails à propos du travail à Peenemünde. Elle voyageait au cœur de l’Allemagne avec ses amis industriels français, rapportant précisément ce qu’elle avait vu et entendu. Parfois, elle ne comprenait pas les concepts scientifiques utilisés par Werner von Braun et les autres scientifiques allemands, mais elle se comportait en fidèle enregistreur humain.

Les Britanniques étaient si frappés par les rapports de Jeannie qu’ils décidèrent de la faire venir en Angleterre pour un “débriefing”. Une mission aérienne fut impossible car il n’y avait pas de pleine lune pour aider à la navigation du pilote, alors on planifia une mission maritime, peu avant le “D Day,” depuis Tréguier sur la côte bretonne. Mais l’agent français qui devait les conduire au travers des champs de mines fut capturé et l’opération fut découverte. Jeannie arriva la première  au rendez vous et trouva la maison encerclée par des soldats allemands. Elle essaya bravement de prévenir  les autres agents français qu’ils marchaient vers un piège, mais quatre furent capturés dont Jeannie.

Les Allemands l’emprisonnèrent d’abord  dans la même prison où elle avait été détenue brièvement en 1940. Cette fois ci ses papiers étaient au nom de “Madeleine Chauffeur”. Curieusement, personne ne réalisa que c’était la même femme qui avait été arrêtée quatre ans plus tôt et relâchée. Jeannie cria son innocence à tous ceux qui purent l’entendre, disant qu’elle avait simplement accompagné les autres hommes. Elle portrait deux douzaines de paires de bas nylon, qu’elle avait prévu de donner en cadeaux  à ses  amis Britanniques lorsqu’elle serait à Londres.

Maintenant elle inventait rapidement une histoire de marché noir en Bretagne.  (“Fort heureusement ce fut un mauvais interrogatoire. S’il avait été meilleur, cela aurait été pire pour moi.”)  Elle fut transférée brièvement dans une plus grande prison en banlieue parisienne, puis envoyée dans le principal camp de concentration nazi pour femmes à Ravensbrück. Le récit de sa survie, c’est la partie de l’histoire que Jeannie ne veut pas évoquer.

Il est maintenant 23 H 30, et elle a parlé et bu du vin et de la vodka  depuis des heures. Dans la cuisine, il y a une grande photo de son mari, Henri de Clarens titubant sous le poids d’un gros requin marteau qu’il avait pris  sur la côte. On peut voir sur son avant bras robuste son numéro matricule tatoué à Auschwitz. Jeannie a dit  qu’ils se sont rencontrés après la guerre dans un sanatorium. Deux survivants des camps essayant d’oublier ce qui s’était passé.

A-t’elle jamais parlé à ses enfants de ses expériences pendant la guerre ? Juste une seule fois, dit elle.  Ils ont pris rendez-vous comme pour une consultation chez le médecin, ont réunis les deux enfants. Je me sentais mal, était ce trop dur pour être entendu par les enfants ?  Non dit-elle, pas du tout. “C’était trop difficile pour nous de parler.” Les Français sont différents des Américains, dit elle. Ils ne célèbrent pas leurs souffrances et leur victimisation. Ceci fut particulièrement vrai après la guerre, quand il y avait tant de Français qui avaient de bonnes raisons d’avoir honte. “ Les gens voulaient oublier.” Dit-elle. “ Les gens ne voulaient pas savoir”. Même les héros, semble t-il voulaient oublier. Mais elle a commencé à raconter l’histoire et il est impossible d’arrêter maintenant. Son histoire sur les camps est différente de ce qui a précédé. Elle raconte lentement, haletante, s’arrêtant parfois pour 10 à 15 secondes, comme si certains souvenirs précis faisaient trop mal, obstacles sur la route qu’elle ne peut franchir, blessures qu’elle seule peut ressentir.

Ceci n’est pas une histoire d’espionnage, mais une histoire de survie. “Dès que vous êtes prise,” dit-elle, “vous ne pensez plus à la cause pour laquelle vous luttez. Vous ne pensez qu’à survivre. Vous étiez battue, désespérée. Vous deveniez incapable d’envisager le futur. Vous ne pensiez qu’à une seule chose, Vous et votre survie. “ Même ici, elle est trop modeste.”

Une prisonnière fougueuse, Jeannie, arriva à Ravensbrück le 15 août 1944. Ses papiers au nom de Madeleine Chauffeur, le dossier d’appartenance à un réseau d’espionnage a été envoyé séparément. Jeannie joua un tour à sa façon. Quand les officiers de la Gestapo lui demandèrent son nom, elle leur répondit Jeannie Rousseau. A l’évidence les nazis n’éclaircirent jamais la question. Jamais ils ne confrontèrent leur prisonnière avec son alias et jamais ils ne réalisèrent que cette femme était une espionne.

Le camp de concentration était un lieu sans espoir. Certaines femmes étaient là depuis un an ou plus, et certaines étaient à peine encore vivantes. Jeannie décida que c’était le devoir d’une nouvelle arrivante que de leur redonner espoir. “ Nous savions que le débarquement en Normandie avait eu lieu. Avant ce jour, l’espoir était quelque chose d’irréel. Maintenant, c’était vrai. Les Alliés avaient débarqué. Ils étaient derrière nous. Ils arrivaient. ”Jeannie eut deux proches amies  françaises de la Résistance qui étaient arrivées avec elle. – Une comtesse nommée Germaine de Renty et une communiste nommée Marinette Curateau. Les trois jurèrent de ne rien faire pour aider la machine de guerre  nazie. Si elles étaient envoyées dans un camp de travail elles organiseraient une protestation.  Jeannie et 500 autres prisonnières françaises furent bientôt envoyées dans le camp de travail de Torgau afin de fabriquer des munitions. En accord avec son serment, Jeannie refusa. Elle alla trouver le chef de camp, un Allemand rondouillard, et lui parla en utilisant son meilleur allemand. Les femmes étaient prisonnières de guerre et la Gestapo n’avait pas le droit suivant les conventions de Genève à les forcer à fabriquer des munitions. Les autres femmes suivirent son exemple et déclarèrent qu’elles refusaient de fabriquer des munitions. C’était un geste de défiance fou, mais peut être à cause de cela même, il réussit en élevant l’esprit des autres prisonnières. (“Nous étions si puériles, mais nous étions là bas.”)

Après sa protestation, Jeannie a été renvoyée à Ravensbrück afin d’y être interrogée. “J’aurais dû mourir à ce moment là, mais les Allemands ne trouvèrent pas de dossier concernant Jeannie Rousseau. Parce qu’il n’en n’existait pas. ("Ils m’ont demandé pourquoi j’avais été envoyée à Ravensbrück, et j’ai répondu, que je n’en savais rien !”) La Gestapo conclut que qui qu’elle put être, elle était une fauteuse de troubles. Alors, papiers ou pas papiers, ils envoyèrent Jeannie et ses deux consœurs au camp disciplinaire de Königsberg à l’Est. Ce qui était un endroit très désagréable, ajouta t’elle le visage hanté par les souvenirs. Très dures conditions de travail, les femmes travaillaient dehors dans la neige glaciale, transportant des pierres et du gravier pour construire un aérodrome. Ils rentraient au camp à la nuit, frigorifiés, pour un repas chaud composé d’une soupe. La soupe était contenue dans de grands récipients gardés par la gardienne chef, une grosse bête que les françaises appelaient la “Vachère”, ou “the cowgirl”. Elle accablait les prisonnières affamées en renversant d’un coup de pied le récipient de soupe dans la neige et en se délectant ensuite du spectacle des prisonnières cherchant à récupérer des résidus de nourriture dans la boue.

Même dans ce camp disciplinaire, Jeannie continua à se battre. Elle décida que les chances des prisonnières de rester en vie seraient plus grandes si on savait à l’extérieur qu’elles étaient toujours en vie. Elle organisa un recensement à l’intérieur du camp, relevant le nom de plus de 400 femmes, elles les inscrivirent sur des petits bouts de papier qui furent passés au travers des barbelés à des prisonniers français dans un camp voisin. D’une manière ou d’une autre, les Français firent parvenir la liste à la Croix-Rouge en Suisse. La santé de Jeannie se détériorait. Au cours de ce terrible hiver 1944 1945, les gardes allemands arrosaient Jeannie et d’autres prisonnières chaque matin, puis les forçaient à rester debout nues dehors jusqu’à ce que l’eau devienne de la glace, alors elles pouvaient rentrer  à l’intérieur.

Elle savait que si elle restait à Königsberg, elle ne survivrait pas. Elle mit au point un plan d’évasion bizarre.  Des femmes du camp de Königsberg avaient contracté la typhoïde, un camion devait partir bientôt pour les conduire à la chambre à gaz à Ravensbrück. Jeannie et ses deux amies françaises montèrent dans le camion. Elles voyagèrent presque deux jours sans manger. Lorsque le camion atteignit la grille de Ravensbrück, il s’arrêta quelques minutes avant d’aller vers la chambre à gaz. Jeannie et ses amies attendirent que les gardes ne les voient pas et elles quittèrent le camion. Leur problème maintenant était de pénétrer en fraude dans le camp de Ravensbrück (elle rit – est ce imaginable ?) et d’essayer de disparaître à l’intérieur du camp. Une fois à l’intérieur du camp, elles se précipitèrent vers la baraque N° 22 où étaient détenues les prisonnières françaises. Elles avaient besoin d’aide désespérément. Sans un matricule de prisonnière, elle n’aurait accès ni à la nourriture ni à un toit. Leurs compatriotes acceptèrent de les loger, mais seulement pour une nuit.  Après cela, Jeannie et ses amies allèrent à la baraque des Polonaises, où elles furent nourries et abritées pour quelques jours, jusqu’à ce qu’un informateur les dénonce à la Gestapo. Alors, il semblait bien que leur chance les avait quittées. Elles furent toutes les trois mises dans la prison du camp de Ravensbrück où elles subirent des interrogatoires sévères. (“ Toutes trois, nous racontâmes dix histoires différentes. J’en ai bien raconté deux ou trois.”)  Nous fûmes détenues avec demi-ration, et astreinte au nettoyage des latrines si nauséabondes et à d’autres travaux terribles. “ A ce moment, Jeannie fut très malade, atteinte de tuberculose, elle ne du sa survie qu’à l’aide d’un courageux médecin tchèque. Alors qu’elle était en train de mourir, la Croix-Rouge internationale arriva un jour à Ravensbrück. Un officiel suisse à lu une liste de prisonnières libérables. Cela ressemblait à l’instant de la délivrance, car la liste contenait certains des noms qu’elle avait  plus tôt transmis à l’extérieur. Elle entendit son nom depuis sa cellule et courut à la porte pour répondre présente. Mais les gardes la bloquèrent. Pas de libération humanitaire pour elle.

La délégation de la Croix-Rouge quitta le camp. Jeannie savait qu’elle ne survivrait pas de nombreuses semaines. Ses derniers espoirs semblaient s’être envolés. Mais il y a parfois des secondes chances, même dans cet univers de nuit et brouillard. Quelques jours plus tard, la Croix-Rouge suédoise visita le camp. Il y avait une autre liste de prisonnières et Jeannie imagina que son nom serait sur cette liste. En dépit des effets délétères du camp et de sa maladie, elle surmonta son envie de crier sur la garde nazie qui la gardait. J’ai réalisé que je devais l’intimider, se souvient-elle. “Je savais que c’était ma seule chance. Alors je lui ai dit, “Vous allez avoir de gros ennuis après la fin de la guerre. Ils savent que je suis ici. Ils vous chercheront, ils vous trouveront et vous puniront.” La férocité de ces mots de la part d’une demi-morte effrayèrent la garde. Inquiète pour son propre sort, elle permit à Jeannie et à ses deux amies de partir avec les Suédois. Jeannie se souvient des heures qui suivirent comme d’un rêve lointain ; hors de la prison, passé les chiens et les fils de fer barbelés  pour monter dans les bus suédois qui les conduisirent à la frontière danoise, puis un train pour Copenhague avec des officiers danois pour les protéger de la Gestapo, et pour finir un bateau pour la Suède. Quand Jeannie enfin atteignit la sécurité, elle s’évanouit. Elle reconnaît qu’à cette époque elle pesait un peu plus de 33 kg. Lorsqu’elle reprit conscience, elle demanda au docteur suédois de câbler à ses parents qu’elle était encore vivante. Le docteur fit remarquer : “ne leur donnez pas un espoir prématuré.” Après une opération à risques des poumons, elle commença une longue période de convalescence.  C’est à cette époque, que dans un sanatorium dans les montagnes françaises elle rencontra son mari, qui avait survécu à Buchenwald et Auschwitz.

Jeannie essaya de reprendre sa vie après la guerre. Elle employa son don pour les langues en tant qu’interprète aux Nations-Unis et dans d’autres organisations internationales. Elle évita la plupart des reporters et des historiens, mais elle accepta une médaille spéciale du directeur de la CIA James Woolsey en 1993. Woolsey avait entendu parler de ses exploits par Réginald Jones qui croyait qu’elle incarnait ce qu’était l’espionnage réel, de  l’intelligence humaine. La citation de la CIA la louait pour son espionnage brillant et réel et pour son courage qui inspire le respect. «  Le réflexe du héros : il est presque 2 heures du matin lorsqu’elle termine son récit et elle est épuisée par les  efforts fournis pour se souvenir. Mais le lendemain matin, elle paraissait radieuse. Son visage était empreint d’une sérénité qu’il n’avait pas la veille. Plus de cinquante ans se sont écoulés. La guerre est finie, et les années d’oubli qu’elle s’est imposée sont passées aussi.

Pourquoi a t’elle fait  ce qu’elle a fait ? C’est la question qui persiste à la fin du récit remarquable de Jeannie. D’où lui est venu son courage ? Qu’est ce qui a fait d’elle un héros quand tant d’autres ont été lâches ? Quand Lamarque lui a posé cette question dans le train, pourquoi a t’elle immédiatement dit oui ? Pourquoi a-t-elle risqué sa vie alors qu’elle aurait pu vivre confortablement à Paris ? Jeannie se moque. Quelle question me posez-vous là ?  « Je l’ai fait, c’est tout », dit elle. «  Ca n’était pas un choix, c’est ce qu’on a fait. A cette époque, nous étions tous persuadés de mourir. Je ne comprends pas la question. Comment aurais je pu ne pas le faire ? Et c’est sa réponse.  L’héroïsme, n’est pas une question de choix, c’est une question de réflexe. C’est une propriété du système nerveux, pas de la conscience. Si Jeannie Rousseau avait du réfléchir à ce qu’elle devait faire, elle aurait sans doute rejoint les millions de ceux qui n’ont rien fait.

 

Copyright 1998 The Washington Post Company.

 

 

  accueil-mdg1.gif (1380 octets)