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WILHELMHAVEN - LUNENBURG - BERGEN-BELSEN

Témoignage de DIDIER Henri (21/08/84)

Né le 17 septembre 1920. Arrêté à Dinard le 9 avril 1944. Déporté par le convoi parti de Rennes le 2 août 1944 et arrivé à Belfort le 15 août 1944. Transféré en Allemagne par le convoi 453 parti de Belfort le 29 août 1944. Arrivé à Neuengamme le 1 er septembre 1944. Matricule 44029.

WILHEMLSHAVEN

"Cependant mes forces diminuent de plus en plus, notre faiblesse est grande, mais l’infirmerie est pleine. Il n’y à plus de place. Elle peut contenir que 400 hommes, nous ne pouvons donc nous y faire admettre. Sur ce fait des bruits circulent et ceux qui sont trop faibles pour marcher partiront en train. Un soir le médecin passe dans les chambres pour demander le nom et le matricule des invalides. J’en suis.

Le lendemain on nous réunit, nous subissons une fouille minutieuse, et après un appel nominatif, nous passons la journée dans le block sans recevoir aucune nourriture. Vers la fin de l’après midi, nous partons en camion jusqu'à la gare où nous sommes embarqués à raison de 110 hommes par wagon, il y en a quatre, un cinquième est affecté aux soldats qui nous convoie et enfin un dernier véhicule pour le SS et sa femme.

Nous ne pouvons ni nous coucher, ni même nous asseoir. Nous avons touché une demie boule de pain avant le départ. Précieusement, nous la cachons sous notre veste, il faut bien la serrer, car nos voisins pourraient nous la voler. J’eus la chance pendant ce pénible parcours d’être pris en protection par un forgeron Suisse, une sorte de colosse, grâce à qui je pus manger mon pain sans être inquiété par les brutalités de mes malheureux camarades de voyage.

La nuit, en particulier, est terrible. La fatigue nous anéantit, quand nous sommes bousculés, nous repoussons sauvagement notre voisin, des coups sont échangés dans l’obscurité certains se prennent à la gorge ; d’autres se battent au couteau ou avec leurs galoches ; des cris ou plutôt des hurlements, qui n’ont plus rien d’humain, retentissent.

Le problème le plus angoissant, le plus terrifiant est celui de l’évacuation des immondices. Tous ces hommes obligés de satisfaire leurs besoins normaux, debout, sans geste, sans place pour se débarrasser, tout cela est horrifiant. Ces choses innommables sont jetées à l’aveuglette dans le wagon, provoquant de nouveaux cris, de nouvelles rixes.

Pas d’air, l’atmosphère est irrespirable. L’homme est vraiment ravalé au dessous du niveau de la bête.

Lorsque au matin la porte de notre wagon est ouverte pour que nous puissions un peu d’eau, nous évacuons une dizaine de cadavres, que nous entassons pêle-mêle dans un wagon vide.

Mais notre convoi s’arrête, le train ne peut aller plus loin le pont de Brême sur le Waser est sauté.

Transbordement sur un bac, nous traversons le fleuve, et rejoignons une autre rame sur la rive opposée, sur un chariot sans ridelles nous chargeons les morts, il y en a une cinquantaine. Quel triste spectacle que de voir cette masse de cadavres branlants sur le chariot, quelques uns tombent qu’il nous faut ramasser et recharger. Enfin non sans peine, nous arrivons à notre train.

Nous sommes moins tassées que la nuit précédente, cependant cette dernière est aussi affreuse.

Deux hommes deviennent fous ; c’est une indescriptible bagarre avec eux, cependant nous parvenons à les maîtriser. Au matin dans notre wagon nous ne sommes plus que 80.

Le train roule encore, et s’arrête enfin, c’est Lunebourg.

Là le train stationne plusieurs heures dans la gare. Mais voici une alerte ! Soudain dans le ciel nous apercevons plusieurs formations de bombardiers ; ils nous survolent, s’en vont reviennent et soudain se détachent des appareils des petits points brillants.

Couchez-vous les gars c’est pour nous ! Et pêle-mêle nous nous aplatissons sur le plancher de wagon, et aussitôt un bruit formidable retentit, une pluie de bombes s’abat sur la gare. Notre wagon est remué nous recevons sur le dos des débris de bois, fer et de pierre. La vague est passée nous nous relevons. Notre wagon n’a plus de toit, de éclats ont traversé les cloisons, il y a des morts parmi nous .A peine nous avons repris nos esprits qu’une seconde vague encore plus importante surgit à nouveau. Le bruit est infernal, la porte est arrachée, une cloison du fond à disparu, le wagon a littéralement dansé sur place, mais ce n’est pas tout, car nous n’avons pas le temps de nous relever qu’une troisième vague lâche son chargement de projectiles, je me sens projeté en l’air et je reviens à moi, dans un entonnoir, je suis entièrement déshabillé, courbaturé, une énorme bosse se développe sur mon front. Enfin ayant craché, je suis rassuré, pas de sang, donc rien de grave là dedans, les membres fonctionnent encore, bien.

Je regarde autour de moi, c’est un chaos indescriptible, rails tordus, wagons en miettes, le tout enchevêtré et un peu partout des cadavres, ou des lambeaux de chair, ou des viscères ensanglantés.

Les avions sont partis, les S.S. revenus de leur frayeur, rassemblent les survivants, nous restons 300 à peine. On nous parque dans un champ proche de la gare, il nous est interdit de nous lever, lorsque l’un de nous enfreint cet ordre, un coup de feu claque et l’homme s’abat pour toujours.

Nos gardiens prennent une vingtaine d’hommes avec eux et les entraînent vers une corvée inconnue. Après une heure ceux-ci reviennent portant des cadavres, puis repartent. Ils continueront ainsi jusqu'à ce qu’il ne reste plus aucun corps, sur les lieux de l’attaque.

Nous passons une bien mauvaise nuit, tous dévêtus que nous sommes, nous grelottons.

Le matin, comme de nombreux décès ont lieu parmi nos blessés dans le courant de la nuit, nous les déshabillons pour prendre leurs vêtements, ceci nous permet de nous réchauffer un peu.

Deux jours se passent à cet endroit pendant lesquels nous ne recevons aucune nourriture.

Dans l’après midi le chef S.S. demande ceux qui peuvent marcher et qui ont des chaussures. Bien que faible et pieds nus, poussé par un pressentiment, je me mets dans les rangs, mais je suis remarqué par un S.S. (qui a vu que je n’ai pas de chaussures) et il me rejette. Dès qu’il à le dos tourné je me remets dans le groupe, et cette fois ça passe.

Nous partons, et nous traversons ce qui reste de gare, et nous montons dans un camion qui nous attends et qui part aussitôt. Nous sommes 72. Nous ne devions jamais revoir nos camarades restés à Lunebourg, car ils furent massacrés quelques jours après par les S.S.

Nous avons une soif affreuse, le S.S. consent à faire arrêter le camion. Nous allons boire à une rivière qui longe la route ; nos calots sont utilisés comme récipients, le mien pris sur une victime du bombardement, est plein de sang mais la soif est impérieuse.

Nous effectuons un parcours d’une soixantaine de kilomètres et nous arrivons à un immense camp c’est Belsen, le camp de repos ou mieux le camp de la mort lente.

 BELSEN " camp de repos."

La nuit tombe nous pénétrons dans ce camp on nous dirige vers un block, autour duquel sont étendus des cadavres, il y en a partout grimaçants squelettiques. Une odeur épouvantable se dégage de ce charnier l’air est irrespirable, pestilentiel. Nous pénétrons dans le block il n’est pas question de distribution de nourriture, aussi dans l’obscurité à tâtons nous cherchons un lit, pour nous coucher, les paillasses sont trempées, les toiles poisseuses. Dans la nuit des plaintes, des cris même s’élèvent c’est quelques uns qui n’ayant pas trouvé de place "vide" un camarade pour avoir un lit.

Appel ! Il fait toujours nuit nous nous rangeons devant le block et attendons…..

Personne ne nous compte. On entend un bruit d’eau qui s’écoule. Parti à l’aventure dans la direction du breuvage inespéré, je découvre un robinet qui évacue une eau douteuse, autant que la faible clarté me permet de juger. Mais j’ai une telle soif que je bois quand même, cette eau a une saveur inquiétante, un goût de pourriture.

Le petit jour arrive, une corvée est désignée pour évacuer les corps des hommes morts dans le block dans le court de la nuit. Et le reste doit débarrasser les alentours des blocks, des cadavres qui séjournent là certainement depuis plusieurs jours. Mais nos forces nous trahissent et nous devons nous atteler à quatre par cadavre, pour les traîner à la fosse ; à l’autre extrémité du camp, distante de 2 kilomètres.

Nous attachons le corps par une corde, à chaque membre et le funèbre défilé commence, les moribonds traînant les morts. Les pauvres carcasses sur la route caillouteuse, rendent un son de caisse vide, ils sont la plupart nus et méconnaissable, le ventre à une teinte verdâtre, certains ont les entrailles à découvert, les viscères ont disparus dans bien des corps.

D’autres portent des traces de découpage, des lambeaux de chair ont été enlevés aux cuisses et aux fesses. sinistre manifestation de ce qui règne dans ce séjour.

La fosse pourtant immense est déjà pleine, nous devons laisser les cadavres, au hasard à proximité de ce tas épouvantable. Quoique plusieurs milliers occupés à cette lugubre besogne, nous mettons plusieurs jours à évacuer tout le tout ; tant notre épuisement est arrivé à son degré extrême.

Dix jours se passent au cours desquels j’ai réussi à toucher 1/6 de boule, les rares distributions de soupe sont l’occasion de véritables bagarres. Il faut d’abord se procurer un récipient, c’est déjà un problème, puis il faut faire la queue. Chacun repousse ses voisins pour se faire servir avant, il m’est arrivé d’être mordu dans le dos par un prisonnier qui ne pouvait se servir de ses mains pour me repousser tant la bousculade était grande. Malheur aux plus faibles qui ne pouvaient plus se défendre. Une fois la soupe versée dans notre écuelle, en bien petite quantité ¼ de litre peut-être il n’est pas certain que nous ayons le loisir de l’avaler, car soudain deux mains plongent dans la gamelle et tout est perdu, pendant que l’autre lampe sa prise dans ses mains d’où s’échappe la plus grande partie de ce maigre repas.

Je n’ai réussi en dix jours que deux fois à manger ma soupe!

Dans le camp plus un brin d’herbe, et la moindre épluchure est âprement disputée, l’eau sent le cadavre, et pourtant nous buvons quand même.

Pour éviter les corvées nous nous couchons parmi les morts, malgré les menaces de fusillades qui nous ont été faites pour le délit de" planquange" mais il est difficile à nos tortionnaires de faire une distinction entre morts et vifs! Nous n’avons plus aucune pensée. Nous sommes hébétés, manger est notre seule obsession.

Combien tiendrons-nous encore ? Au loin mais oui, ce n’est pas un mirage. On entend le canon. Le bruit est plus fort maintenant, il se rapproche de plus en plus perceptible. Soudain à travers les sapins qui nous entourent nous apercevons des chars, des chars anglais!

C’est le 15 avril, Délivrés, libérés, libérés enfin!"

Dossier de Bernard Thuon

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02/01/2017