Liste des biographies

24/03/2015
René MAHEU

Déporté résistant (1899-1980)
 

Sources:  Alain Maheu son fils

René MAHEU est né le 20 juillet 1899 à Rennes  René Maheu, déporté résistant

Il est chirurgien-dentiste à Tours quand il est mobilisé en 1939 comme lieutenant du Train.

Démobilisé en 1940, et ne voulant plus voir les Allemands à Tours, il s’est établi à La Guerche-de-Bretagne, à proximité du berceau de sa famille (Rennes). En juillet 1943; il est contacté par un officier de l’armée américaine, le capitaine Ernest FLOEGE pour organiser la résistance dans le secteur de Vitré. (Né de parents français à Chicago. Le captiane Floege est trahi et sa maison est attaquée par la Gestapo en décembre 1943. Il s'échappe. Après un voyage à travers l'Espagne, il parvient à Gibraltar et rejoint l'Angleterre sain et sauf.) :

  • prendre la direction du secteur sud de Vitré, et d’y constituer des groupes séparés qui seraient rassemblés et placés sous son commandement le jour J. Effectifs estimés à 300 / 400 hommes.

  • procéder à leur instruction et former les cadres

  • rechercher les terrains de parachutages et endroits propices pour cacher le matériel

  • constituer des stocks de vivres et rechercher un lieu sûr pour une trentaine de parachutistes

  • fournir des renseignements sur les Allemands 

   Son réseau s’appelait Pascal Buckmaster pour le SOE britannique. Parfois on trouve aussi l’appellation “circuit Sacristain” ou “circuit Sacristan”. 

Il remplit ses missions jusqu’à son arrestation par la Gestapo le 27 décembre 1943 pour avoir hébergé des membres du réseau Buckmaster. M. Pilorget et son fils de 20 ans est également arrêté. Conduit au siège de la Gestapo à Rennes, il est torturé. Interné la prison Jacques Cartier jusqu'au 7 janvier 1944, il est conduit à Angers où il subit de nouveau un autre interrogatoire sévère avant d'être transféré à Compiègne d'où il est déporté le 27 janvier 1944 vers Buchenwald. (Matricule: 44054). Libéré le 15 avril 1945 à Bergen-Belsen. Autres lieux de déportation: Ellrich, Dora. Il est rapatrié en mai 1945, blessé et très affaibli.

Il décède à Rennes le 15 août 1980

.Distinctions françaises:
Croix de Guerre 39-45 avec palme
Médaille de la Résistance française
Commandeur de la Légion d'Honneur


 

Témoignage de Solange MAHEU, épouse de René MAHEU
 

 dactylographié par elle en 1982 

René a toujours été militaire dans l'âme. C'était là sa vraie vocation. 

Avant la guerre, il était installé à Tours comme dentiste. Il y avait deux cabinets dentaires fort bien installés, l'un pour lui, l'autre où je travaillais. Son diplôme de dentiste américain lui valait une clientèle choisie. Il aimait bien sa profession, mais attendait le dimanche pour retrouver ses amis officiers et monter à cheval avec eux dans un camp militaire. 

René était lieutenant du Train, ce qui lui a valu ainsi que son ami Serge Deschamps - d'être mobilisé trois jours avant tout le monde. 

Il fallait bien préparer les déplacements de tous les mobilisés quand ils arriveraient. 

Après avoir passé quelques mois à Troyes à la R.R.5[1], (Régulatrice Routière), il a été envoyé par le commandant Chaudron au P.C. avancé de Vezelise. Là il était responsable de la circulation des troupes dans plusieurs départements. 

Au moment de l'avance allemande dans l'Est, toute la Régulatrice Routière (R.R.5.) a été repliée dans le sud de la France, à Ia Croix-Daurade dans l'Ariège. 

Après quelques semaines, l'Armistice ayant été signé tous les militaires qui n'étaient pas prisonniers, ont été démobilisés. 

René est rentré à Tours en juillet 1940. 

La ville de Tours ayant subi des bombardements sévères était en grande partie détruite. Chez nous, heureusement, il n'y avait que les vitres de cassées. Comme j'étais revenue à Tours j'avais pu les faire réparer. 

Nous avons repris le travail au ralenti car les habitants avaient quitté la ville en grande partie. 

Ce qui a été pour René un coup terrible, c'est de voir les Allemands défiler en conquérants : les chars, les voitures et les troupes faisant claquer leurs bottes en chantant. Il ne pouvait pas le supporter. La solution pour lui était de partir dans un endroit où il ne verrait plus l'arrogance des vainqueurs du moment. Il a donc vendu le cabinet de Tours et nous sommes partis à Rennes chez ses parents en attendant de trouver un petit cabinet dentaire dans un coin tranquille. 

J'étais enceinte et mon fils est né pendant cette période. J'ai accouché à Charenton près de Paris et suis restée quelques temps chez mes parents qui habitaient boulevard Saint Michel dans le 5ème arrondissement. 

Très rapidement René a trouvé un petit cabinet à La-Guerche-de-Bretagne. Il a trouvé aussi un appartement et nous nous sommes installés provisoirement dans une maison sans aucun confort -  même pas l’eau courante - mais c’était la guerre ... et nous étions heureux tous les trois. Il adorait son fils. 

Un mardi matin- c'était le jour du marché à La-Guerche-de-Bretagne il vit dans le salon d'attente des clients, un  qu'il ne connaissait pas. Dès que ce  fut entré, il lui dit aussitôt le but de sa visite. Il avait eu son nom -et recherché son adresse - par des Américains. C'est probablement parce que son nom était resté dans la liste des D.D.S.[2]   américains, car René avait fait des études dentaires, et était diplômé de l'Université de Philadelphie depuis 1930. Cet américain qui parlait très bien le français vivait au Mans où il avait un garage. Mais cette "couverture" ne l'empêchait pas de faire partie d'un réseau américain très actif, chargé de préparer l'arrivée des troupes américaines quand elles débarqueraient en France. Les plans de ce débarquement prévoyaient une avance des troupes sur une ligne qui coupait la Bretagne du Nord au Sud - ce qui eut lieu par la suite. Or, La-Guerche-de-Bretagne se trouvait sur cette ligne. 

Comme les Allemands étaient aussi à La-Guerche-de-Bretagne et qu'en cette période, il fallait se métier de tout le monde, René posa une condition à son acceptation. Il voulait entendre à la radio anglaise une phrase qui lui prouverait qu'il était bien en rapport avec l'armée anglo-américaine. Comme la radio française ne donnait que les nouvelles autorisées par les Allemands, les Anglais sur la B.B.C. diffusaient des émissions en français qui, bien que brouillées par les occupants, étaient écoutées à heures fixes par tous les bons Français. Ces émissions transmettaient des messages pour les résistants. René donna une phrase qui lui vint à l'esprit et qui était "L'éclair de Bretagne est terrible". Quelques jours après il entendit cette phrase à l’émission de la BBC. 

Du printemps 42[3]  à fin décembre 43, René s'occupa activement de la mission dont il était chargé. Un radio se chargeait de transmettre les jours et heures des parachutages. Ce jeune homme, Français, a été logé dans la région. Il fut hébergé pendant quelque temps dans la famille Pilorget épiciers à La-Guerche-de-Bretagne. 

Ses activités radio, émetteur, récepteur se passaient ailleurs dans un endroit que j'ignore. 

René était aussi chargé de trouver des logements et des vivres pour les troupes qui transiteraient dans la région. Les paysans qu'ils contacta se montrèrent pour la plupart très coopératifs. 

Certaines nuits, René partait à bicyclette dans des champs prévus à l'avance pour recevoir des parachutages par avion. J'ai toujours ignoré le but de ces sorties nocturnes et même je n'en étais pas très contente. Il ne me mettait au courant de rien et la suite a prouvé qu'il avait bien raison. Il était à son cabinet dentaire 3 jours par semaine, le jour du marché, le mardi, étant le plus important. 

Le reste du temps, il sortait à bicyclette ou travaillait dans son bureau à la maison. Tout se passa ainsi jusqu'au 27 décembre 1943.

Le 27 décembre au matin, il partit de bonne heure, devant se rendre à l'Hôpital où un chirurgien opérait un de ses malades de lésions buccales. Comme il descendait la rue de Rennes - toujours à bicyclette- et arrivait à la hauteur du Mail, devant la quincaillerie David, il fut arrêté par deux messieurs en imperméables verdâtres. L'un s'empara de la bicyclette et ils le prièrent de le mener au cabinet dentaire. Ces Messieurs avaient demandé à Madame David où on pouvait trouver le dentiste. Comme René arrivait à leur hauteur, elle leur dit : "Tenez le voilà qui arrive". Elle n'avait pas pensé à la Gestapo, ni vu les deux tractions avant de chaque côté de la place. Madame David fut prise d'un remord affreux quand elle vit que ces Messieurs emmenaient René. Mais elle n'était pas responsable et de toutes façons ils auraient trouvé le "dentiste". 

Au cabinet dentaire ils ont fouillé partout sauf au seul endroit où ils auraient trouvé quelque chose qui les aurait intéressé. En effet, parmi les ingrédients dont se servent les dentistes, se trouvent des feuilles de cire très minces et présentées séparées par des papiers de soie. Or, quelques papiers de soie avaient été remplacés par des feuilles très minces sur lesquelles étaient relevé le plan de la forêt de La-Guerche-de-Bretagne avec les emplacements des réserves d'essence de l'armée allemande. Cette forêt fut d'ailleurs bombardée au moment de l’arrivée des Américains.

Après leurs recherches vaines, ces messieurs emmenèrent René au cantonnement de leurs troupes à l'école des garçons qui était réquisitionnée par leurs soins. 

Pendant ce temps, j'eu la visite de  David venant me prévenir de ce qu'ils avaient vu, au cas où j'aurais des choses à faire disparaître. Quelques minutes après, ces messieurs arrivaient à la maison, en montrant leurs cartes de S.S. Gestapo. Ils commencèrent à fouiller dans le bureau, secouant los livres un par un. Au bout d'un moment, découragés par le nombre de volumes, ils n'en ouvrirent qu'un sur deux, puis un sur dix, puis abandonnèrent. Ils s'intéressèrent beaucoup à un gribouillage fait par mon fils de deux ans, qu'ils emportèrent d'ailleurs. Après avoir visité rapidement les autres pièces, et joué avec Alain et son cheval de bois (en l'appelant "bedide boubée") ils m'appelèrent. Le ton avait changé. Ils me dirent qu'ils arrêtaient mon mari. Je leur donnais une couverture de laine et un blouson confortable pensant bien que c'était en prison que René allait partir. J'ai su par la suite qu'ils avaient arrêté aussi le père et le fils Pilorget. Un petit article sur l'Ouest-Éclair quelques jours après fait mention de l'arrestation de trois "terroristes" à la La-Guerche-de-Bretagne. 

Je repris l'exercice de ma profession me trouvant dans une situation pécuniaire difficile. 

Dès la semaine suivante, je me suis rendue à Rennes pour annoncer la nouvelle à mes beaux-parents et aller à la prison voir si René était bien à la prison Jacques Cartier et lui porter un colis. 

Je demandais à voir un chef et fus mise en présence d'un feldwebel. Je lui dis que j'avais absolument besoin des clefs que mon mari avait sur lui lors de son arrestation. J'obtins le trousseau et refusait un gros appareil de photographie qu'il me disait appartenir à mon mari, ce qui était faux. Comme ce feldwebel n'avait pas l'air invulnérable, je lui dis que je voulais voir mon mari et lui promettait pour cela, des bouteilles de "cognac". Il me fixa rendez-vous le 31 décembre à 7 heures du soir. 

A La-Guerche-de-Bretagne., je me procurais 2 bouteilles d'une eau de vie de cidre chez des paysans. Je pense que cette eau de vie ressemblait de très loin au vrai cognac. 

Je louais le seul taxi du pays, il voulut bien passer son réveillon sur la route de Rennes. Arrivée à la prison, j'allais au bureau où tout un joyeux groupe d'uniformes verts s'apprêtait à fêter la nouvelle année. Le feldwebel sortit dans le couloir, je lui montrais les deux bouteilles en disant :"Maheu, Maheu". II disparut, et au bout d'un temps qui me parut très long, je le vis au fond du couloir avec René. Je lui remis les bouteilles et il nous enferma dans une pièce noire. Je voulais surtout savoir ce que savait la Gestapo sur ses activités. Il me rassura et me dit qu'ils étaient six dans sa cellule, qu'ils ne manquaient pas de nourriture et que le moral était bon. L'entretien ne fut pas long. 

Je retournais à la prison la semaine suivante où on me dit que Maheu était parti. 

Mon père mourut à Paris, le 8 janvier 1944. Après avoir été à son enterrement, de retour à La-Guerche-de-Bretagne, il me vint une idée pour essayer de savoir où était René. J'allais trouver un notaire du pays, je lui expliquais la situation et lui demandais de me faire un papier officiel disant que pour des raisons de succession de mon père, j'avais besoin de la signature de René - ce qui était faux, bien entendu - Ce notaire, très compréhensif, me fit la demande de signature en question. 

Munie de ce document, je me rendis à la Gestapo de Rennes, demandant que l'on fasse signer à René cet acte officiel. On m'introduisit dans le bureau des deux hommes qui étaient venus l'arrêter le 27 décembre. Ils me dirent que c'était impossible car il avait quitté Rennes ; qu'il devait être en Allemagne et que j'aurais bientôt de ses nouvelles. Une assistante sociale me donna les coordonnées d'un interprète de la Préfecture qui se rendait tous les jours dans un café et qui donnait des renseignements sur les prisonniers. Ce  qui s'appelait  Beuchère allait à midi dans un caté de la rue Victor Hugo. J'allais donc à cette heure et à cette adresse dans ce café. 

Il y avait plusieurs tables occupées par des personnes seules et il régnait un silence et une atmosphère de méfiance inaccoutumée dans ce genre d'établissement. Quand l'interprète de la Préfecture arriva, il s'installa à une table du fond, porteur d'une serviette bien remplie. Une première personne alla vers lui et ils eurent une conversation à voix basse. Quand ce fut mon tour, j'allais à sa table et lui demandais s'il pourrait me donner quelques renseignements sur René. Après avoir pris toutes les coordonnées, il me dit de revenir deux jours plus tard. Au cours de ce deuxième entretien, je sus que René était accusé de communication avec l'ennemi, de parachutage, etc ... et qu'il avait quitté Rennes. 

Je pense que c'était un résistant lui aussi qui cherchait à aider ses camarades.

Comme tout le monde savait que les départs pour l'Allemagne s'effectuaient par Compiègne, je me décidais à faire le voyage, toujours munie de mon acte notarial. Après un trajet en train où tout le monde se méfiait de tous les autres (mais où toutes les femmes avaient le petit colis pour le prisonnier). Je n'eus qu'à suivre le groupe descendant du train pour arriver à 2 ou 3 kilomètres au camp de Royalieu. Là, partout des affiches disant que personne n'était autorisé à entrer dans le camp, force sentinelles et miradors devaient décourager les visiteurs. Moi pas. 

Je traversais la route et me rendis à l'État Major du camp. Je dis à la sentinelle que je voulais voir le commandant du camp. Un soldat vint me demander "de la part de qui ?". Je lui répondis d'un ton assuré, "de la part de la Gestapo de Rennes''. 

Deux minutes plus tard, j'étais dans le bureau du commandant, du Herr Kommandant. Je lui dis que je ne voulais voir personne mais simplement faire signer un papier que je lui montrais. 


[1] L’original de ma mère indique RR 5. J’ai toujours entendu parler de la RR 6. Tous les documents que j’ai indiquent la RR 6.  (note d’Alain Maheu)

[2] DDS = Doctor of Dental Surgery, correspond à Docteur en Chirurgie Dentaire (note d’Alain Maheu -son fils)

[3]  Il doit s’agir de 1943 et non 1942  (note d’Alain Maheu)

 

Notes personnelles d’Alain MAHEU

Je me souviens de certains noms cités par mon père, après son retour.
Notamment les CATHELINE, au Bourg de 35640 Forges la Forêt qu’il avait en grande estime. CATHELINE J B ??

A cette époque, mon père était en relations suivies avec le Docteur Moreau de Martigné-Ferchaud, mais faisait-il aussi partie de la Résistance ? (décédé à Paris le 17 juillet 1978) 

Je l’ai entendu dire aussi que les gendarmes de la Guerche qui venaient de recevoir des ordres de l’occupant pour arrêter tel résistant, passaient, quand ils le pouvaient, le prévenir quelque temps avant pour l’avertir qu’ils reviendraient peu de temps après pour l’arrêter.