Liste des biographies

TEMOIGNAGE DE JEAN MÉVEL(1)

Résistant Déporté

 

Climat général de l'occupation

Le climat général pendant l'occupation allemande est oppressant et difficile à supporter pour la population en raison du manque de liberté : couvre-feu,  privations par rationnement alimentaire, contrôles d'identité, patrouilles incessantes de la Werhmacht (base d'aviation sur la commune voisine).

Je vis alors dans l'insouciance de l'adolescence et n'ai encore aucune conscience politique, nous feignons d'ignorer l'occupant qui n'est pas dans notre cœur.

Dans notre zone, nous dépendons de la « Kommandantur » et non des autorités de Vichy.

Arrestation et internement en France

Le matin du 30 juin 1944, les Allemands organisent une grande rafle à Crozon en raison du sabotage par la Résistance des lignes téléphoniques et électriques reliant deux points stratégiques (radar Pointe du Raz et Base aéronavale du Poulmic).

Le bourg est encerclé par les troupes et en arrivant je tombe dans la nasse. Arrêté par les feldgendarmes, je suis conduit à la mairie pour un interrogatoire par un officier SS qui m'accuse de « terroriste ».

Sur la place du bourg, deux groupes se forment: l'un d'une centaine de personnes, l'autre de 44 hommes retenus comme otages, alignés le long du mur de l'église, face à un peloton en armes. On nous ordonne d'embarquer dans des camions en direction de Quimper, puis de monter dans un train à bestiaux par une « chatière » par laquelle nous devons entrer à quatre pattes. Les wagons sont aménagés en trois espaces : au centre deux soldats en armes et, de chaque côté, 20 personnes debout sont entassées.

Le train démarre dans la soirée et commence alors notre voyage vers l'inconnu ...

Le trajet dure 10 jours jusqu'à Compiègne. Pour toute nourriture une boule de pain et un saucisson, la soif nous tiraille car l'eau est très rare.

Dans ces wagons, pas de lieux d'aisances, et nous urinons au travers des fentes du train. Nous nous asseyons sur le sol à tour de rôle, tant nous sommes serrés les uns contre les autres.

Le trajet dure plusieurs jours et nous sommes autorisés à sortir du train une seule fois. Sur le quai, quelques-uns tentent de s'évader mais très vite des menaces, de représailles retentissent.

Par la lucarne grillagée défilent les noms des gares traversées: Lorient, Nantes, Angers, Tours, Vierzon, Bourges, Paris et Compiègne; à l'arrivée du convoi, nous sommes confrontés à la brutalité des SS par leurs cris et les aboiements des chiens.

Nous traversons Compiègne par rangs de 5 et je suis frappé de voir la ville complètement déserte. Nous arrivons au camp de Royalieu où l' internement dure deux semaines, sans trop de problèmes, pour ma part.

A ce stade du parcours, je n'ai pas encore pu donner de nouvelles à ma famille en Bretagne qui demeure totalement dans l'incertitude quant à mon sort.

La déportation.

Le 27 juillet 1944, notre convoi quitte Compiègne avec environ 1200 hommes (chiffre connu plus tard). Sur le quai, les SS nous ordonnent de quitter nos vêtements et nos chaussures (à l'exception de nos sous-vêtements).

Debout et entassés à 70 environ par wagon, c'est le départ vers l'Allemagne. Ici notre inquiétude est grandissante car les SS montrent leur vraie nature de sauvages. Nous n'avons rien à manger ni à boire. A la suite d'une tentative d'évasion, trois hommes sont fusillés sur la voie.

Nous arrivons le 31 juillet au camp central de NEUENGAMME, près de Hambourg.

L'univers concentrationnaire

A l'arrivée dans cet univers, les SS nous ordonnent de descendre avec des hurlements et des aboiements de chiens et, dans une cavalcade folle, nous atteignons la place de l'appel pour recevoir notre immatriculation (Matricule 39788) et des hardes misérables, puis c'est la douche et le rasage intégral sur tout le corps et la tête. A la vue d'êtres humains décharnés et en guenilles, nous comprenons que l'enfer commence ici. C'est la déshumanisation de l'homme.

La journée au camp est invariable :

- réveil brutal par les Kapos vers 5 heures, sous les cris et les coups,

- petite « toilette » rapide torse nu, sans serviette, dans une bousculade générale inimaginable,

- appel sur la place centrale, en rang de 5, qui dure des heures et des heures pendant lesquelles les SS comptent et recomptent les déportés, dans le froid, la pluie et la neige,

- distribution du « café » qui est une eau noirâtre et presque froide et d'une boule de pain pour 12 hommes, départ vers le lieu de travail qui consiste (pour moi-même) à pousser des  wagonnets de terre glaise servant à la fabrication de briques,

- vers midi, distribution de la « soupe », plutôt d’eau claire sous les cris et les coups des Kapos et des SS,

- le soir, nouvel appel général pendant des heures sur la place, distribution de la « soupe » pour le dîner,

- le couchage se compose de 2 lits à une personne que nous devons partager à 5 détenus,

- plusieurs fois par semaine, réveil brutal pour nous rendre aux abris, dans, l'obscurité et la boue, lors des alertes de  bombardements sur Hambourg,

Après quelques jours de ce régime, nous ; perdons totalement la notion des jours et des dates, seuls comptent le jour et la nuit.

Je n'ai eu aucune connaissance d'un mouvement de « résistance » autour de moi; d'ailleurs nous n'avons pas une minute de répit pour pouvoir nous concerter.

Si on peut appeler « résistance » de tenter de garder sa dignité d'homme face à l'arrogance et à la sauvagerie des gardiens, oui, il y a une certaine résistance en ces lieux.

Personnellement, malgré mon jeune âge, je suis soumis au régime général du camp et ne bénéficie d'aucune mesure de bienveillance. Par contre, autour de moi, des adultes courageux et fiers m'apportent leur soutien en me conseillant dans la mesure du possible.

L'esprit général est de « tenir le coup » et une sorte de solidarité s'est installée dans le groupe afin de soutenir les plus faibles et les plus défaillants. Nous voulons résister avec nos faibles forces jusqu'à la libération pour retrouver nos proches et notre patrie, et aussi pouvoir témoigner de notre parcours horrible.

 Début septembre 1944, je suis transféré au Kommando de Wilhelmshaven et affecté à l'arsenal de la Kriegsmarine pour la fabrication de sous-marins.

Le régime est à peu de choses près le même qu'au camp central. La journée de travail dure 12 heures sans compter les six kilomètres de marche aller-retour, dans le froid et la neige, sous-alimentés et simplement vêtus du pyjama rayé.

Début avril 1945, le Kommando est évacué en raison de l'avance des troupes alliées. Les plus affaiblis d'entre nous (400 détenus environ) partent en train vers le camp central. (Ce train est hélas bombardé à Lüneburg et seuls 72 détenus survivent à ce drame).

Je reste dans le groupe considéré « plus valide » et nous entamons une longue marche d'environ 330 kilomètres, nous tramant faiblement à travers Oldenburg, Brème et Hambourg pour atteindre Neumgamme. Ce site étant lui-même évacué, la marche reprend pour atterrir au mouroir de Sandbostel.

En arrivant, un spectacle hallucinant nous saisit, une vision de fin du monde : des tas de morts et de morts-vivants décharnés et couverts de vermine, contaminés par le typhus et la dysenterie. Ces êtres presque morts agonisent sur le sol dans une crasse et une puanteur épouvantables. Plus loin, des squelettes sont entassés sur une longueur et une hauteur de plusieurs mètres. Nous ne trouvons en ces lieux aucune nourriture ni une goutte d'eau, une simple mare noirâtre au milieu de cette désolation indescriptible. Poussés par la faim, des cas de cannibalisme auraient eu lieu.

Après deux jours, notre kommando reprend de nuit sa marche, puis embarque sur un train de marchandises, convoi mitraillé en cours de route avec de très nombreuses victimes.

Nous continuons notre « chemin de croix » vers Stade (port sur l'Elbe). Après un passage sur péniches, nous embarquons à bord d'un bateau-charbonnier l'«Olga Siemers » et sommes entassés comme des bêtes à fond de cale, à l'exception des blessés qui restent sans soins sur le pont.

Après la traversée du Canal de Kiel, nous atteignons la Mer Baltique et Flensburg. Débarquement pour monter dans un train qui s'arrête en rase campagne. Les chupos (policiers) nous dirigent à nouveau vers le port de Flensburg pour prendre un autre bateau dont les cales sont déjà occupées d'une centaine de déportés de Neumgamme.

Libération et rapatriement

En rade, ce bateau est accosté par un navire portant pavillon de la Croix-Rouge suédoise. Les survivants sont transbordés sur celui-ci et nous apprenons que nous sommes le 10 mai 1945, soit trois jours après la capitulation nazie. C'est enfin la DELIVRANCE !

En arrivant à Malmö le 11 mai, malades du typhus exanthématique, nous sommes hospitalisés puis placés en convalescence pendant un mois. Nous reprenons des forces peu à peu.

Je suis très reconnaissant à la Suède, aux Suédois et aux personnels hospitaliers pour l'accueil et aussi la grande générosité dont ils ont fait preuve à notre égard.

ENFIN, le 26 juin 1945, en compagnie de vingt camarades, je suis rapatrié par avion de l'Armée Française et conduit à l'hôtel Lutétia à Paris, point d'accueil et de recensement des déportés. Le lendemain, je prends le train Paris-Brest où m'attendent mes parents. Retrouvailles heureuses avec tous mes proches mais sentiment de tristesse aussi d'avoir perdu mes rentrés.

A mon retour, encore adolescent de 16 ans et demi, j'essaie de réapprendre à vivre et de retrouver la vraie vie. Grâce aux soins et à l'affection de mes parents qui se dépensent sans compter, je retrouve lentement la santé et ma jeunesse évaporée dans les brumes d'Allemagne du Nord.

Si parler de la déportation entre déportés est aisé et même un besoin que nous ressentons tous car nous nous comprenons et sommes liés par ce passé qui nous unit forcément, en parler avec des personnes étrangères à notre histoire est rare car elles ne peuvent pas comprendre.

(1) Texte intégral inédit rédigé par Jean Mével. Né le 18 janvier 1929, Jean Mével était étudiant au moment de son arrestation.

Extrait du dossier écrit par Monique Drévillon, "La rafle du 30 juin 1944" Article paru dans la revue "Avel Gornog n°12", éditée par l'association "Etre daou Vor", B.P. 40 - 29160 CROZON.
Site internet
: www.avel-gornog.fr

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