Témoignage

Bernard Sidobre

( Né à Barc (27170 EURE) le 29 mai 1923 )

 

sidobre.jpg (3838 octets)Mon arrestation

"Je suis apprenti SNCF (cheminot ) en 3 ème année à Rennes lorsque nous avons la visite de l’amiral Joseph Darnand qui nous gratifie d’ un long discours faisant l’éloge du Maréchal (Pétain), "qui nous aime beaucoup ". Il vient pour transformer nos contrats d’apprentissage en contrat "d'apprenti défense nationale" (au service de l’occupant ).

Après l’appel du général de Gaulle qui motive à poursuivre la lutte, je rejoins la Résistance avec quelques camarades.. Le 27 février 1942 je suis arrêté sur mon lieu d’apprentissage par deux policiers en civil qui m’emmènent menottes aux poignets devant mes camarades et le directeur de l’école.

Je n’ai jamais eu de preuves mais il est fort probable que notre groupe ait été dénoncé, (peut être par un autre locataire de la pension ou je logeais qui m’a surpris transportant des tracts.) Notre chef de réseau Louis Coquillet, très actif, est connu et surveillé par la police qui donne de l’importance "aux affaires " pour toucher des primes souvent en rapport avec la taille du gibier.

Je me retrouve devant le commissaire Morellon (section spéciale) de Rennes. Après trois jours d’interrogatoire "musclé", je croise dans une salle, un camarade du groupe, Rémy qui a lui aussi été violemment interrogé et qui me conseille de passer aux aveux comme il vient de le faire afin d’éviter des brutalités inutiles. 1

Interné à Rennes et jugé par la section spéciale de la Cour d’Appel (sans possibilité de pourvoi ou de recours ), je suis condamné à un an de prison. Je dois cette peine " Minimum" aux gardiens qui font la différence entre les détenus de droit commun et les Résistants. Malgré le secret nous préparons notre défense.

Je suis ensuite transféré à la prison de Laval sous bonne escorte, par des gendarmes mobiles, en camion, pieds et mains menottés.Ma peine faite en cellule se trouve réduite, je suis libérable le 31 décembre 1942, mais à la demande des Allemands je suis maintenu en prison jusqu’au 3 janvier 1943. C’est à 5 heures du matin que je suis réveillé par le gardien, qui bien qu’habitué à ce genre de réveil ne peut même pas articuler un mot, une parole, je m’attends au pire. Je passe au greffe pour ma levée d’écrou, deux gendarmes allemands m’entraînent dans une traction. Nous roulons tous feux éteints, avec juste un filet de lumière (défense passive ), pendant un certain temps qui me parait très long, nous arrivons en gare de Laval.

L’espoir et le moral reviennent. Après une courte attente un train arrive, plusieurs soldats allemands attendent. Je suis installé dans un compartiment avec mes deux gardiens. Ils me retirent les menottes et m’offrent des cigarettes et du chocolat. Ils se comportent correctement, pas de brutalité.

Je déjeune avec eux au mess en gare du Nord. Nous repartons vers Compiègne ou nous sommes accueillis par les GM. Je suis enfermé dans une baraque avec un groupe de détenus de tous âges en attente d’un prochain convoi.

Déportation à Sachsenhausen

Nous quittons Compiègne le 23 janvier 1943 pour une direction inconnue, embarqués dans des wagons à bestiaux 40 (hommes, 8 chevaux), entassés à 80 (ou plus ) avec un morceau de pain, sans eau, une "tinette " au centre pour faire nos besoins.

Le voyage dure 3 jours et 2 nuits, quelquefois sous les bombes, dans la promiscuité, le froid, sans manger ni boire, debout ou couchés. Nous ignorons toujours notre destination et lorsque nous restons arrêtés sur une voie de garage, les cheminots nous apportent réconfort et courage et nous proposent de laisser des messages pour nos familles.

Complètement épuisés presque moribonds nous arrivons enfin. Il fait très froid, il y a de la neige, nous entendons un bruit infernal, des chiens qui aboient, des hommes qui crient, des coups de feu. Les portes à glissière s’ouvrent des deux cotés du wagon, on nous tire dehors, les coups tombent; les chiens mordent. Nous sautons les uns par-dessus les autres, certains épuisés resteront sur le ballast.

Le premier contact avec la vie des camps semble irréel, comme dans un mauvais rêve. Je suis comme anesthésié. Toutes ces silhouettes en costume rayé, aux visages cadavériques qui déambulent en groupe (kolonne ) sous les ordres des SS et d’autres rayés (kapo) qui aboient comme des bêtes me donnent le tournis.

C’est là qu’une nouvelle "vie" commence. Je réalise brusquement.

L’accueil sous les coups des Kapos (polonais ) tous nus dans la neige, douche, rasage intégral à froid, pieds nus dans des sabots et costume rayé je deviens le n° 58332. Nous prenons ensuite la direction des baraquements pour une quarantaine. On nous donne une gamelle et une première soupe presque chaude. Nous nous retrouvons tous alignés sur le sol dans notre couverture, tête bêche pour dormir.

Pendant cette quarantaine, avant la sélection, nous sommes affectés à diverses corvées. J’ai connu le terrassement, la construction de nouvelles baraques, la tournée des blocs  (baraques), 6 ou 8 hommes attelés à un chariot, un plateau sur pneus, pour le ramassage des morts et des mourants qui sont envoyés au four crématoire.

Les kommandos de travail

Après la sélection je suis envoyé au "kommando" Klinker" . Nous y partons tôt le matin debout dans des wagons à ciel ouvert, après un appel debout dans le froid qui dure parfois très longtemps. Le Kommando Klinker n’était pas seulement une briqueterie .Il y avait aussi un champ de tir des SS. C’était un important centre de production avec un port.

Je ne me souviens plus combien de temps je suis resté affecté à ce Kommando Klinker, ensuite nouvelle affectation à l’intérieur du camp avec plus de "confort ", des lits superposés à 3 étages, des paillasses et des couvertures.

Réveil très tôt le matin 5 ou 6 heures, toilette en quelques minutes à l’eau froide et une gamelle d’eau chaude dans laquelle nagent quelques feuilles. Nous appelons ça la "boldo" ( boldoflorine ) puis le rassemblement en rang par cinq pour l’appel, au garde à vous, dans le froid, sous la pluie et la neige, et l’été sous la canicule.

Je suis ensuite affecté au Kommando Heinkel, encadré par des SS et des civils allemands (cadres) le travail est moins pénible et le contact avec les civils nous permet quelques faveurs, parfois un morceau de pain, un sucre et même une petite pose.

Après une journée de 10 heures de travail, nouvel appel, il faut attendre le retour de tous les Kommandos extérieurs (plusieurs milliers d’hommes ), et parfois assister à la "schlague " (25 coups de fouet sur les fesses ) ou à la pendaison des punis! On nous compte et il faut que le compte soit juste, pour cela nous devons présenter les morts de la journée.

Je vis ce quotidien jusqu’en avril 1944, après le bombardement de Heinkel. Les blocs en dur ont résisté, mais les baraques en bois, les halls de travail sont complètement détruits, il y a plusieurs centaines de morts.

Je suis à nouveau affecté au Kommando Klinker ou le travail est toujours aussi pénible. Après un nouveau bombardement nous reprenons courage, nous avons des informations. De retour au grand camp nous devons déblayer les décombres.

L'évacuation du camp et ma libération

Nous sommes en avril 1945 (le 20? ) nous évacuons le camp en colonne d’une centaine environ, sur les routes, à travers les villages, les champs les bois, dans le froid, sans nourriture, sans eau, sans hygiène, sous les coups, il faut marcher, suivre, celui qui arrête de marcher prend une balle dans la tête et reste dans le fossé !

Lorsque je suis trop déprimé et désemparé je puise en moi l’énergie de continuer en pensant que la fin est proche. Nous n’avons pas le droit de ne penser qu’à nous, l’entraide est primordiale, la solidarité permet de survivre. J’en ai même oublié ma famille, je suis célibataire et je pense que c’est encore plus dur pour les hommes mariés, les pères de famille.

La libération tant attendue est proche, Berlin est aux mains des Russes. Le 1er mai je m’échappe de la colonne, les SS ont été remplacés par des réservistes allemands. Une nuit je rejoins une ferme isolée avec un camarade français qui meurt le lendemain. Les Russes (cosaques) sont sur place et nous accueillent chaleureusement. Je reste quelques jours avec eux avant de rejoindre la zone américaine pour le rapatriement à Schwerin. Le retour en France par le train se fait par la Hollande, la Belgique, Valenciennes et enfin Paris, l’hôtel Lutétia.

Je retrouve mes parents et ma famille en Normandie le 24 ou 25 mai 1945.

Je pèse 40 kg pour 1,77m

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1 Pour des informations plus détaillées deux livres racontent cette période:
  • SACHSO édité par l’Amicale d’ Oranienburg Sachsenhausen-Presse Pocket série Terre Humaine
  • LES BATAILLONS DE LA JEUNESSE écrit par Albert OUZOULIAS Editions Sociales

 

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