02/09/2016

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Les  4 frères BÉASSE dans le tourbillon de l’histoire

 Dossier de Daniel Jolys.  (juin 2011)

     

Pour enrichir la mémoire du passé, je recherche, d'autres noms de déportés, des témoignages, des documents ou des photographies  sur ce convoi de déportés.  

  

Lors de l’occupation allemande, Mme veuve Béasse, 44 ans, et ses six enfants demeurent à La Rocherie en Rannée, ferme située en bordure de la pointe Nord-est de la forêt de La-Guerche, non loin du Chêne à la Vierge. Son mari, décédé en 1937 des suites de la guerre 14-18, avait participé aux terribles combats de Verdun. Mme Béasse doit gérer seule l’exploitation agricole avec l’aide de ses cinq garçons : Fernand, 21 ans, Marcel, 20 ans, Lucien, 19 ans, Roger, 17 ans, Robert, 13 ans et de sa fille Simone, 16 ans.

Au cours de l’été 1944, la guerre va bouleverser cette famille en projetant ses quatre fils aînés dans une aventure peu commune. Les témoignages recueillis permettent de retracer leur parcours entre le 21 juillet et le 2 septembre 1944.

     


Le parachutage d'armes de Drouges et les premières arrestations

Au cours de cette période, la guerre en France est dans une phase décisive en raison de la dure bataille de Normandie qui fait rage depuis le débarquement du 6 juin 1944. Les forces allemandes présentes en Bretagne sont fréquemment harcelées par l’aviation alliée et par les maquis qui se renforcent de jour en jour. Elles savent que le front normand ne résistera plus longtemps à la poussée des libérateurs. Le climat entre les forces d’occupation et la population s’alourdit sérieusement.

Le 16 juillet 1944,dans la soirée, le dépôt de carburant allemand camouflé dans la forêt de La-Guerche en Rannée est partiellement détruit par un important bombardement aérien orchestré par la 9ème U.S. Air Force.

Deux jours plus tard, au cours de la nuit du 17 au 18 juillet 1944, cinq avions quadrimoteurs Halifax des escadrilles n° 138 et 161 de la Royal Air Force larguent sur la commune de Drouges, à une altitude de 120 mètres, soixante-quinze containers et trente-cinq colis remplis d’armes et de munitions. Plus précisément, la zone de parachutage se situe au nord-ouest du bourg, entre les lieux-dits la Prée, habité par Jules Bulourde,  et Launay occupé par Emmanuel Vallais.  Cette opération a été programmée par Claude de Baissac, chef du réseau S.O.E. (Special Operation Executive) Denis-Scientist-2 basé dans le département voisin de la Mayenne. La réception au sol s’effectue sans incident entre 1 heure et 1 heure 30 du matin (heure anglaise) par une quarantaine de maquisards F.T.P. de Louis Piétri dit « Loulou » ou « commandant Tanguy ». Le matériel est aussitôt camouflé puis stocké dans les ruines du moulin de l’Escart non loin de la Bretonnière.

François BouesteCes armes et munitions sont ensuite déplacées en divers lieux pour équiper les groupes de résistants d’Ille-et-Vilaine et de la Mayenne. Le jeudi 20 juillet 1944, trois vachères hippomobiles chargées de cette délicate cargaison se dirigent vers Fontaine-Couverte, commune limitrophe en Mayenne. Les trois conducteurs, tous agriculteurs,  n’en sont pas à leur premier voyage : François Boueste, 30 ans, de Drouges, et les deux autres de Fontaine-Couverte, Pierre Guinoiseau, 52 ans (de la Brillantière) et son frère Jean Guinoiseau, 61 ans. Ce dernier est accompagné de Francis Dupont, 31 ans, mécanicien ajusteur à Retiers, demeurant à Brains-sur-les-Marches.

Lors de la traversée du bourg de Rannée, ils font une halte au café Gebouen pour se désaltérer. Dans cette localité, la présence allemande est de plus en plus manifeste depuis le bombardement du dépôt de carburant éloigné d’environ six kilomètres. Il est vraisemblable que les quatre résistants s’attardent dans ce bistrot et que des indiscrétions s’échappent de leurs conversations, à qui veut bien les entendre. Ils quittent les lieux dans la soirée n’ignorant pas le couvre-feu de 9 heures du soir. Le convoi emprunte de petites routes et des chemins afin d’éviter toute surprise désagréable. Il prend la direction de la Lande Fleurie sur la route de Craon avant le bourg de Fontaine-Couverte, où l’armement doit être déposé. Les convoyeurs contournent habituellement la corne de la forêt par la Selle-Guerchaise en passant par les hameaux de Maulny et des Grands Ormeaux. Mais en raison de l’heure tardive, ils prennent un raccourci par la Cour Poisson et le Miaule, ce qui les oblige à traverser cette pointe boisée.

C’est précisément dans ce même secteur que les Allemands ont dissimulé un second dépôt de carburant, toujours intact, qu’ils gardent sévèrement.

Au carrefour du Miaule, vers 22 heures, une patrouille allemande veut contrôler le convoi. Jean Guinoiseau réagit immédiatement et fouette son attelage qui part au galop droit devant lui. Les soldats ouvrent le feu dans sa direction sans toutefois l’atteindre. Quant à Pierre Guinoiseau et François Boueste, ils sont immédiatement arrêtés et les armes sont découvertes.



Jean Guinoiseau réussit à rentrer chez ses parents chez lui et à dissimuler son chariot dans le fond du verger. Son camarade Francis Dupont rejoint probablement son domicile. Mais la chasse à l’homme est engagée par les troupes d’occupation qui espèrent retrouver la vachère et ses deux passagers. Les fermes du secteur sont systématiquement fouillées. A la Teillatrie, vers la Selle-Guerchaise, le domestique de Pierre Gérault est bastonné puis emmené dans la forêt avant d’être relâché.

Le 21 juillet vers 4 heures du matin, à la ferme de la Rocherie, de violents coups de crosse de fusil donnés dans la porte d’entrée réveillent la famille Béasse. Mme Béasse ordonne à ses fils dormant à l’étage, d’aller ouvrir. Marcel se lève aussitôt, suivi de son frère aîné Fernand. Dans l’entrebâillement de la porte, deux soldats allemands armés leur demandent, d’un ton péremptoire, où sont les chevaux de la ferme. Marcel et Fernand ignorant tout des événements de la veille, les conduisent dans la prairie où ils se trouvent. Bien entendu, ils ne correspondent pas au cheval recherché pas plus que la bétaillère rangée au fond de la remise. Convaincus, les soldats poursuivent leurs recherches dans les fermes voisines.

Étrangers à cette affaire et sereins, Fernand et Marcel rejoints par leurs frères Lucien et Roger, s’affairent à leurs occupations matinales habituelles. Fernand décide de se rendre à la lisière de la forêt toute proche pour vérifier les pièges à sanglier tendus en raison des nombreux dégâts occasionnés par ces animaux sauvages. A l’orée du bois, il se fait surprendre par une sentinelle allemande qui lui tire dessus à plusieurs reprises. Les balles lui sifflent aux oreilles. Pris de panique, il revient en courant vers la Rocherie poursuivi de loin par des soldats. Arrivé dans la cour, haletant et livide, il s’écrie : « les Allemands m’ont tiré dessus ! ». C’est la consternation.

Peu de temps après, aux environs de 8 heures 30, sept ou huit soldats allemands accompagnés de miliciens envahissent la cour de la ferme en tirant des coups de feu dans tous les sens. Fernand se cache dans un fossé tandis que Lucien, Roger et le jeune Robert déguerpissent dans un chemin les éloignant rapidement de la maison. Marcel accaparé par son travail dans l’étable, n’a guère le temps de réagir : un violent coup de crosse lui fait lâcher brutalement sa fourche. Il est ramené manu militari dans la cour où se trouve sa mère. Les Allemands le somment de rappeler ses frères sous peine d’être fusillé sur place. Lucien, Roger et Robert qui ont parcouru un bon kilomètre entendent les supplications de leur cadet et préfèrent revenir, sachant pertinemment que les soldats n’hésiteraient à mettre leurs menaces à exécution. Sur le retour, Roger remarque une automitrailleuse postée dans le chemin qui conduit au Chêne à la Vierge. Fernand n’a plus d’autre issue que de sortir de sa cachette.

Les cinq frères Béasse sont rassemblés dans le milieu de la cour, entourés de soldats menaçants. Certains d’entre eux parlent correctement le français, peut-être appartiennent-ils au service de la gestapo de Rennes ? Le jeune Robert qui n’a que 13 ans est renvoyé brutalement vers sa mère.

Fernand, Marcel, Lucien et Roger sont emmenés chez Gérault à la Pletterie, la ferme voisine où les Allemands ont installé un poste de commandement. Dans un véhicule, genre autochenille armé d’une mitrailleuse, se trouve Pierre Guinoiseau les mains menottées dans le dos. Les frères Béasse sont alignés contre un mur avec interdiction formelle de bouger.

Marcel est inquiet car il a un papier compromettant dans la poche de son pantalon. Sur celui-ci sont inscrits le nom des villes françaises libérées par les Américains. Il les avait notées la veille en écoutant la radio chez un voisin à la Grimaudière. Discrètement, il réussit à en avaler une partie et à faire disparaître le reste en petits morceaux.

Pendant ce temps, la maison familiale est fouillée de fond en comble, les Allemands recherchent des armes ou des « terroristes ». Ils perquisitionnent toutes les dépendances contraignant Robert à les précéder par crainte d’une présence ennemie. Ils veulent vider les greniers chargés de foin à cette époque de l’année, mais, devant l’ampleur de la tâche, ils préfèrent abandonner. De toute façon, il n’y avait rien de compromettant si ce n’est quelques valises abandonnées par des soldats français lors de la débâcle quatre ans plus tôt 1.

Vers midi, les frères Béasse et Pierre Guinoiseau quittent la Pletterie à bord de l’autochenille allemande. Le matin, avant leur arrestation, Pierre Guinoiseau avait réussi à tromper les Allemands en leur indiquant une fausse cache d’armes : au pied d’un chêne à hauteur du dernier carrefour de la pointe de la forêt.

Les malheureux prisonniers sont emmenés à l’école publique de Rannée, sise à côté de la Mairie, où ils retrouvent François Boueste. Ce dernier, les mains entravées, est placé dans une autre pièce avec Pierre Guinoiseau. En ces lieux, les frères Béasse croisent un adjudant allemand qu’ils surnomment « la panthère » car ils ont déjà eu affaire à lui lors du creusement de tranchées en bordure de la route de Chelun dans la forêt de La-Guerche2 . Ce gradé ne manque pas de les apostropher : « Ah, Béasse toujours présents, mais pas beaucoup travail ! ». Mais l’ambiance devient de plus en plus tendue car un soldat allemand vient d’être tué à Drouges lors d’un accrochage avec des résistants.

  1   Le 4ème Hussards et le 6ème Dragons se repliant depuis la frontière luxembourgeoise, ont bivouaqué du 19 juin au 1er juillet 1940 dans la forêt de La-Guerche avant de déposer les armes.
  2    Les frères Béasse, comme beaucoup d’hommes valides, étaient réquisitionnés par l’occupant pour creuser et aménager des cavités en bordure des routes traversant la forêt de La-Guerche en Rannée, destinées à camoufler des véhicules militaires


Dans la cour de l’école, les Allemands camouflent leur camion de branchages car ils craignent les attaques aériennes relativement nombreuses dans la région en ce moment. Les six détenus sont transférés à Rennes via Janzé. A 19 heures, ils arrivent dans un bâtiment occupé par les Allemands, il s’agit peut-être du bureau de la Gestapo. Un officier les invective : « Celui qui parle aura cinquante coups de nerf de bœuf ! ». Ils sont immatriculés sur un registre puis aussitôt conduits au camp Margueritte situé à proximité de la prison Jacques Cartier.

Les jours suivants, les Allemands vont se rendre régulièrement à la ferme de la Rocherie espérant obtenir de nouveaux éléments mais en vain. Le jeune Robert craint d’être repris, alors il se cache dans un râtelier derrière le foin. Un des soldats comprenant et parlant le français, vient régulièrement dans la demeure des Béasse. Il s’installe au coin de la cheminée probablement pour épier les faits et gestes et pour écouter les conversations de chacun. Puis après plusieurs jours, il est reparti après s’être adressé à Mme Béasse : « Vous madame, vous savoir où sont vos enfants, ils sont à Rennes, mais ne rien dire, moi pas vouloir aller en Russie ».

Le camp Margueritte

Au début de leur internement, les frères Béasse se retrouvent dans la même baraque avec François Boueste et Pierre Guinoiseau. Ce dernier leur avoue : « Vous êtes ici à cause de nous, vous n’avez rien à voir dans cette affaire ». Deux jours plus tard, ils sont séparés pour être interrogés par deux Allemands dont l’un parle le français avec un fort accent pendant qu’un troisième dactylographie leurs dépositions. Les souvenirs de Roger sont intacts :
 « Nous sommes emmenés en ville de Rennes en camion à environ vingt minutes du camp, dans un bâtiment où il y avait des escaliers interminables et étroits. J’étais avec Lucien. Les interrogatoires sont musclés. J’ai reçu des coups de poings et des gifles. Ils voulaient savoir les noms des chefs de la Résistance, où étaient les armes, notre emploi du temps ? Nous n’étions au courant de rien. Les Allemands nous disaient que notre ferme avait été brûlée ».

Fernand et Marcel subissent les mêmes souffrances. Marcel ne peut oublier : « J’avais les mains menottées, un bâton glissé derrière les genoux et devant les avant-bras me bloquait tous les membres. Et les coups suivaient les questions qui étaient toujours les mêmes : les noms des chefs, où étaient les armes ? Nous n’étions au courant de rien. Nous avons signé un papier, mais sans savoir ce qu’il y avait d’écrit ».

Le 23 juillet, Pierre Guinoiseau met fin à ses jours avec sa ceinture de flanelle nouée à un montant de fenêtre. La veille au soir, il avait refusé de manger. Ancien combattant de la guerre 14-18, il avait été fait prisonnier en Allemagne pendant 52 mois et en gardait de très mauvais souvenirs. Il disait aux frères Béasse que les Allemands allaient les tuer tous. Pierre Guinoiseau a été enterré sur place. Ce courageux patriote sera exhumé après la guerre et il repose actuellement dans le cimetière de Fontaine-Couverte.

Mme Béasse, accompagnée du maire de Rannée, M. Chopin, se déplacent à Rennes à vélo pour rechercher le lieu de détention de ses fils. Après bien des difficultés, ils apprennent qu’ils se trouvent au camp Margueritte. Une rennaise ne les rassure pas : « Beaucoup y entrent mais très peu en ressortent… ».

Le mardi 1er août 1944, sous les ordres du général Patton, la 4ème division blindée du major général John S. Wood entre en Bretagne avec pour mission de prendre la ville de Rennes. Le lendemain à 6 heures, cette unité américaine arrive en périphérie de la capitale bretonne mais se heurte violemment aux batteries anti-aériennes allemandes au nord de la ville. Le major général Wood décide de l’encercler par l’ouest pour bloquer les voies de communications et fait intervenir son artillerie sur certains quartiers toujours occupés par l’ennemi.

Dans la prison Jacques Cartier et à l’intérieur du camp Margueritte, les détenus sont persuadés que leur libération est toute proche. Mais les Allemands sont déterminés, ils ne quitteront pas Rennes sans leurs prisonniers. Roger Béasse s’en souvient : « Le 2 août 1944, vers 23 heures car il faisait bien nuit, le transfert de tous les prisonniers du camp est annoncé. Mais certains ne veulent pas en sortir, ils se cachent où ils peuvent, d’autres sûr d’eux insultent les gardiens. C’est le désordre complet. Des renforts allemands arrivent et ils finissent par nous aligner. Une consigne circulait dans les rangs. Dès que nous serions dehors, au coup de sifflet, il fallait rompre les rangs et s’enfuir. Mais les soldats étaient nombreux, difficile de s’échapper. A la sortie du camp, vraiment par hasard, nous nous retrouvons tous les quatre sur le même rang. Nous restons s. Il est aux environs de 3 heures du matin. Le train est garé à Saint-Jacques-de-la-Lande. Nous passons à côté d’un bâtiment en flamme et près de la Maltière où il y a eu des fusillés. Nous sommes entassés à coup de crosse dans des wagons à bestiaux. Dans le nôtre, nous sommes 77. François Boueste en fait partie ».

Départ pour l'Allemagne

wag-lang200.jpg (25326 octets)Le 2 août, un premier convoi de prisonniers a pris la direction de l’Allemagne. Le 3 août, vers 4 à 5 heures du matin, le deuxième et dernier train va quitter Saint-Jacques-de-la-Lande pour la même destination. Environ 1500 captifs sont entassés dans des wagons à bestiaux. Parmi eux se trouvent des militaires américains et anglais faits prisonniers au cours de la bataille de Normandie, des soldats coloniaux prisonniers de 1940, des Allemands rebelles, des résistants dont une majorité a été arrêtée en Bretagne. Pour la plupart d’entre eux, le voyage ponctué de drames, va être très éprouvant.
 

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Le 3 août 1944 vers 3 heures du matin, les prisonniers du camp Margueritte sont finalement rassemblés et conduits à pied vers le château de la Prévalaye à Saint-Jacques-de-la-Lande où le train les attend sur une voie ferrée récemment construite entre la route de Lorient et la ligne de Redon à Rennes. Les frères Béasse devenus inséparables sont, comme leurs camarades, entassés sans ménagement dans des wagons à bestiaux. Marcel se souvient de la présence du capitaine Le Pouleuf. Le train s’ébranle et prend la direction de Redon à des vitesses variées. Dans le wagon, l’ambiance est étouffante et les esprits s’échauffent. Certains proposent une évasion tandis que d’autres s’y opposent totalement. Les frères Béasse y sont plutôt favorables. Roger apporte sa participation : « J’avais conservé un couteau de poche que notre mère avait glissé entre des feuilles de journal dans un colis de ravitaillement. Dans le wagon il y avait des projets d’évasion, sans hésiter j’ai remis mon couteau à un gars qui a réussi à agrandir la lucarne d’aération située en hauteur sur le côté du wagon ».

 Marcel ajoute : « Il ne fallait pas être très gros mais onze détenus ont réussi à s’échapper du train. L’un d’eux a tenté d’ouvrir la porte de l’extérieur fermée avec du fil de fer barbelé, mais il est tombé sur le ballast et s’est mis à hurler. Les sentinelles qui se trouvaient sur les toits des wagons ont été alertées et ont ouvert le feu sur les fuyards. Nous nous apprêtions à quitter le wagon lorsque l’évasion a été découverte. Cela s’est passé à Saint-Mars-du-Désert. Quatre prisonniers ont été abattus par les Allemands ».

Itinéraire du convoi

Les jours suivants, le train traverse les villes de Nantes, de Candé, Segré, Le Lion-d’Angers, Saumur…

Les évasions lors du  mitraillage du convoi à Langeais

Le 6 août en début d’après-midi, il s’arrête à environ un kilomètre et demi de la gare de Langeais. Les autochtones s’empressent d’amener de l’eau aux prisonniers supportant difficilement la chaleur. A 18 heures, les Allemands font évacuer le quai. Soudain vers 20 heures, quatre puissants chasseurs P.38 de la Royal Air Force plongent sur le convoi et ouvrent le feu sur la locomotive et les wagons. Profitant de la panique générale, beaucoup de prisonniers sautent des wagons en direction de la Loire. Cette fois-ci, Roger Béasse et ses frères ne laissent pas passer une telle occasion : « Le dimanche 6 août à Langeais, vers 18 heures, des événements vont tout changer. Le train est arrêté en gare de Langeais. C’est le cas du nôtre. Une sentinelle était assise à la porte entrouverte du wagon du côté de la Loire nous barrant le passage. Des gens du coin arrivent en nombre pour nous amener du ravitaillement. Ils nous apprennent que le pont de Saint-Mars-la-Pile a été détruit et que nous n’irions pas plus loin. Les Allemands semblent débordés. Soudain, quatre avions double queue ont mitraillé le convoi. C’était la panique. Il y avait avec nous un nommé Minier, originaire de Rennes, la cinquantaine. Il a bousculé le soldat assis et il a sauté du wagon. Nous l’avons suivi. La plupart des soldats étaient à plat ventre dans les fossés. Les avions mitraillaient toujours ».

Sous la mitraille et dans la confusion, Fernand, Lucien et Roger Béasse restent groupés tandis que Marcel prend une autre direction : « Je suis parti avec d’autres évadés que je ne connaissais pas. Mes frères sont partis d’un autre côté. Je me suis retrouvé en contrebas d’une prairie où il y avait des soldats allemands qui s’abritaient. Des Américains prisonniers agitaient un drapeau blanc pour avertir les avions alliés. J’ai réussi à passer par-dessus la levée et je me suis retrouvé dans la Loire. J’ai longé le fleuve rapidement. Des pêcheurs surpris par ce qui se passaient, nous indiquaient par où passer car aux abords des ponts il y avait des trous de bombes recouverts d’eau. Les Allemands tiraient sur les fugitifs. Il y a eu 21 tués en tout surtout à cause du mitraillage des avions. Avec d’autres évadés, je suis monté sur une barque mais nous étions trop nombreux, le bateau a chaviré. Nous nous sommes entraidés pour traverser la Loire car certains ne savaient pas nager et c’était mon cas. Sur l’autre rive, nous nous sommes retrouvés dans une ferme chez les parents Badillon à Vallères, leur gendre tenait un restaurant ».

Marcel s’engage donc sur un itinéraire différent de celui de ses frères tout en restant dans la même région. Comme la plupart des évadés du train, ils devront se cacher pour échapper aux recherches de l’ennemi. A cette date, les Alliés entrent en Anjou et Laval vient juste d’être libérée.

Roger ne peut oublier : « Avec Fernand et Lucien et moi nous remontons la levée à travers les ronces et nous nous retrouvons dans des prairies en bordure de la Loire. Nous longeons le fleuve sur plus d’un kilomètre. Il y avait beaucoup de pêcheurs. Ceux qui s’évadaient allaient dans tous les sens. J’ai aperçu au loin mon frère Marcel qui allait dans une autre direction ».

« Avec l’aide d’un pêcheur, nous plongeons dans la Loire qui n’était pas très haute à cet endroit et nous rejoignons un bosquet sur un petit banc de sable. Nous faisons connaissance des autres évadés : les deux frères Nivet, le capitaine Le Floch, Lucien Joie un ardennais, un nommé Mahoudeau et Jimmy un aviateur anglais. Tous les neuf restons planqués jusqu’à 2 heures du matin environ. Puis le pêcheur nous emmène dans la ferme de son oncle, M. David de la Dondère à Langeais. Madame David nous donne à manger mais nous demande de ne pas rester là. Nous nous cachons dans un hangar rempli de paille qui abritait déjà d’autres évadés du train ».

« Le lundi 7 août, nous sommes toujours ensemble et nous nous cachons dans les champs de tabac et de vigne. Nous nous réfugions dans une baraque de vignerons. Soudain la porte s’ouvre, une jeune fille ouvre la porte effrayée de nous voir. Nous la rassurons et lui expliquons notre situation. Nous apprenons qu’elle se nomme Renée Hérissé. Elle prévient son père agriculteur à La-Varennes. M. Hérissé, père de six enfants, vient nous apporter à manger et nous restons dans la baraque toute la journée. Le soir à la tombée de la nuit, avec M. Hérissé, nous empruntons une barque pour rejoindre un îlot au milieu de la Loire. Nous nous cachons dans les broussailles et dormons sur des feuilles de fougère. Nous allons rester une semaine à cet endroit. La famille Hérissé nous ravitaille. De temps en temps nous traversons la Loire pour manger chez Deschamps ».

« Les Américains approchaient. Alors Deschamps nous fait quitter notre îlot. Nous sommes pris en charge par des gendarmes et des pompiers dans la forêt de Langeais. Ils nous transportent en camion jusqu’à Noyant dans le Maine-et-Loire. Nous traversons les lignes de front sans problème et nous rejoignons les troupes américaines. Nous allons en direction de Baugé à pied. Heureusement un camion de la Croix Rouge nous prend et nous conduit à Angers. Nous sommes toujours neuf. Nous passons la nuit dans une caserne à Angers. A un moment, il est question d’une contre-attaque allemande mais ça ne dure pas. Le lendemain, nous embarquons dans un autre camion de la Croix Rouge en direction de Rennes. A la Roë, le gazogène prend feu. Nous quittons rapidement le véhicule car il y a un gros fût d’essence à l’arrière. Mais finalement le feu s’éteint et le camion peut reprendre sa route. Nous descendons au café de Mme Berru à Fontaine-Couverte, à côté du moulin des Gués. Nous rentrons à pied chez nous, sans Marcel… ».

Marcel s’adapte à cette vie d’homme traqué : Dans la soirée, je suis avec Pierre Pavoine, boulanger à Guignen, nous allons dans un petit bois. Dans une cuvette, nous retrouvons d’autres évadés. Ils s’appelaient Pierre Gorin et Henri Leprince qui avait été pris dans la forêt de Fougères, il avait le bras cassé suite aux tortures qu’il a subies ».

« Au cours de notre déplacement, nous rencontrons Édouard Lepéron surnommé « Sanglier ». Nous lui disons que nous sommes des évadés du train. Il nous répond : « N’allez pas plus loin, vous ne pouvez pas trouver mieux ici ». Il nous emmène à la Robichère dans une cachette, une cave dans le tuffeau qui servait de bergerie dont l’entrée était cachée par les ronces et les orties. Le « sanglier » nous a apporté de la nourriture. Nous n’avions pas mangé depuis le départ de Rennes. Ensuite nous sommes ravitaillés par le fermier Nivelle de Vallères et aussi par Bodin restaurateur et boucher et par une femme de la Croix Rouge demeurant à Vallères. J’ai aidé Bodin à faire du bois et à boucher un trou de bombe ».

« Avec Léandre Tortay, on s’est fait tirer dessus par les Américains ou les Français de l’autre côté de la rive, on ne sait pas. On s’est couché puis on n’est pas resté là. Quatre soldats allemands prisonniers ont été amenés dans la bergerie par un maquisard. Nous les avons gardés pendant une dizaine de jours ».

« Le 31 août au soir, un responsable du maquis du coin, un Hollandais, est venu à la Robichère pour nous expliquer qu’il fallait traverser la Loire. Le Hollandais était un aviateur abattu qui a décidé de rester sur place et de former un maquis. Nous nous sommes retrouvés au bord du fleuve à dix-huit évadés et nous avons embarqué dans un bateau à M. Deschamps ».

« Nous nous sommes donc retrouvés au P.C. des F.F.I.. Nous avons été questionnés à partir de notre départ de Rennes jusqu’à notre évasion du train à Langeais. Nous avons été photographiés sur le perron de la mairie de Langeais. L’homme avec un pistolet à la ceinture est le Hollandais ».

« Je suis parti pour Noyant où j’ai passé la nuit dans un restaurant. Le lendemain, direction Angers dans un train de marchandises avec un laissez-passer. J’ai dormi dans un hôtel pas très loin du château ».


« Le samedi 2 septembre, j’ai pris le car pour Rennes. Je suis descendu à Ballots où je connaissais du monde. Puis je suis rentré à la ferme familiale où j’ai retrouvé mes trois frères qui étaient rentrés depuis le 17 août. Ils avaient appris que j’avais réussi à m’enfuir mais n’ayant donné aucune de mes nouvelles, ils pensaient que j’avais été repris. Si je n’ai pas donné de mes nouvelles, c’est tout simplement par mesure de sécurité. Ma mère était heureuse de me revoir, elle avait retrouvé tous ses fils. Le 4 août, le jour de la libération de Rennes, elle s’était à nouveau rendue au camp Margueritte où elle apprenait que ses fils étaient partis en train vers Redon et Nantes ».

Les frères Béasse, à nouveau réunis, ont échappé à leur terrible destin.

François Boueste n’a sans doute pas eu l’opportunité de s’échapper du « train de Langeais ». Il arrive à Belfort le 15 août puis est transféré quinze jours plus tard au camp de concentration de Neuengamme en Allemagne où il disparaîtra à Sanbostel probablement en avril 1945.

Francis Dupont est arrêté le 27 juillet 1944 à La-Gravelle (53) en compagnie de jeunes résistants : Lucien Bideaux, 21 ans, de Pierre Boceno, 22 ans, Paul Gohier, 20 ans, Jean Hunault, 21 ans, Paul Le Hellaye, 21 ans, Jean Lohier, 23 ans, Robert Régnier, 19 ans et Maurice Rousseau, 24 ans, tous morts dans les camps allemands.
 

Daniel Jolys .  Juin 2011


Photos publiées avec l'accord de la famille Béasse

 

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