24/03/2015

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BOMBARDEMENTS DU DEPOT DE CARBURANT ALLEMAND

Forêt de la Guerche en Rannée (Ille-et-Vilaine)

16 et 31 juillet 1944

 

Le 6 juin 1944, les forces alliées engagent la plus grande bataille aérienne, navale et terrestre de l’histoire militaire mondiale en débarquant sur les plages normandes. C’est le début de l’opération « Overlord ». 

Au fil des jours et des semaines, l’affrontement sur le terrain avec l’armée allemande s’avère plus difficile que prévu. L’ennemi achemine des renforts vers la zone des combats malgré le harcèlement des Forces Françaises de l’Intérieur (F.F.I.) et de l’aviation anglo-américaine. 

Depuis le début des opérations de débarquement, la 9e US Air Force est chargée d’appuyer les troupes au sol. Elle est dotée de bombardiers moyens, bimoteurs, rapides, de type Martin B-26 Marauder et Douglas A-20 Havoc ainsi que de chasseurs P-47 Thunderbolt, P-51 Mustang et P-38 Lightning à double fuselage. 

Afin d’empêcher les renforts allemands d’atteindre le front de Normandie, les chasseurs de la 9e US Air Force attaquent quotidiennement voies ferrées, gares, routes et ponts tandis que les bombardiers pilonnent les aéroports et les dépôts ennemis affaiblissant sensiblement son potentiel. 

Les forêts stratégiques  

En août 1943, les Alliés annoncent clairement par messages radiodiffusés que la libération de l’Europe est proche. Du 28 novembre au 1er décembre 1943, la conférence de Téhéran, réunissant Roosevelt, Churchill et Staline, entérine le projet d’un débarquement en Normandie. 

Hitler, convaincu de l’ouverture prochaine d’un nouveau front en France, confirme dans sa directive n° 51 en date du 3 novembre 1943, la nécessité de renforcer la défense à l'ouest face à la menace d'un débarquement anglo-américain. Pour cela, il nomme le maréchal Rommel inspecteur des défenses côtières du Nord de la France. Cet officier de renom va fortifier sérieusement les structures défensives allemandes sur la façade de la Manche ; il réorganise les unités au sol, les renforce et augmente les fournitures d’armes et de munitions. 

Par conséquence, la Feldkommandantur de Rennes, subordonnée à la 7e armée allemande, ordonne la mise sur pied de nouveaux dépôts stratégiques, en plus de ceux existants, dans trois zones boisées de l’Ille-et-Vilaine :

-       Forêt de Rennes en Liffré ; dépôt de munitions : nom de code Maria
   Forêt de la Guerche en Rannée ; dépôt d’essence : nom de code Bruno
   Forêt d’Araize en Martigné-Ferchaud ; dépôt de munitions : nom de code Martin 

Celles-ci ont un point commun non négligeable pour l’occupant : elles sont desservies par des voies ferrées secondaires reliées directement aux lignes de première importance. L’armée de terre allemande, la Westheer, sous équipée en camions, utilise le réseau ferroviaire français, très étendu, pour ses différents transports : troupes, matériels, logistique, carburant, etc.  

Les réserves stratégiques des forêts d’Araize et de La Guerche sont gérées par les deux bataillons allemands ci-après dont les états-majors sont implantés à Martigné-Ferchaud depuis le début de l’année 1944 :

-       Landesschützen Bataillon 390 zbV (bataillon territorial n° 390 pour emploi spécial) en l’occurrence la garde des prisonniers de guerre coloniaux.
   Nachschub Bataillon 581 zbV (bataillon de ravitaillement n° 581 pour emploi spécial). 

D’autres formations militaires interviennent également pour l’approvisionnement de ces dépôts, telles que la Kraftfahr kolonne 903 (groupe motorisé départemental de ravitaillement n° 903) et la Munitions-Verwaltungs kp 588 (588e compagnie de gestion de munitions). 

Vers la fin de l’année 1943, la forêt de la Guerche est occupée par une unité allemande spécialisée : la Kesselkraftwagen kolonne 677 (convoi lourd de transport de carburant n° 677). Son poste de commandement est installé dans l’imposant château érigé au XIXe siècle au centre de la forêt, après l’expulsion de son régisseur et de sa famille. Des prisonniers de guerre d’origine marocaine, provenant du Frontstalag de Rennes, sont cantonnés dans un baraquement proche du château. Au nord de cette propriété, au fil des mois suivants, de nombreuses tranchées, creusées à main d’homme, se remplissent de bidons de 200 litres de carburant recouverts de branchages. Tous les produits pétroliers arrivent par le rail jusqu’à la gare de la forêt. Le dépôt, entouré de fils barbelés, est sévèrement gardé par des sentinelles allemandes. La partie boisée comprise entre les deux routes d’accès à la Guerche-de-Bretagne est classée zone interdite à toute personne non autorisée.

 

De nombreux hommes valides des communes environnantes sont requis par l’occupant pour des travaux de terrassement. En bordure des deux routes principales traversant la forêt, la RN 178 et le GC 95, une cinquantaine d’alvéoles sont creusées en épis afin d’abriter des véhicules militaires. A la lisière nord, de part et d’autre de ces deux routes, des fossés antichars sont excavés pour parer à toute attaque. Un second dépôt de carburant, aménagé de chaque côté du GC 106, en direction de La Selle-Guerchaise, comprend cinquante tranchées, en ligne brisée, d’une longueur de quarante mètres chacune, toujours visibles actuellement. 

Le renseignement 

René Maheu, déporté résistantCes aménagements n’échappent pas aux résistants locaux. À la Guerche-de-Bretagne, René Maheu, chirurgien-dentiste, membre du réseau « Pascal Sacristan » du Special Operations Executive (SOE/F) est responsable du secteur guerchais. Il obtient un plan précis du dépôt de carburant des mains de l’adjudant André Pinot, commandant la brigade de gendarmerie de La Guerche-de-Bretagne. Ce dernier, engagé dans la Résistance depuis la fin de l’année 1942, connaît bien sa circonscription. Il est en contact avec Félix Bourguillaux, peintre en bâtiment à La Guerche-de-Bretagne, requis pour des travaux de réfection à l’intérieur du château. Cet artisan, ayant accès dans la zone interdite, observe et relève un maximum de renseignements sur les installations allemandes qu’il confie ensuite à l’adjudant Pinot. René Maheu transmet cette précieuse manne à son chef de réseau, le capitaine Ernest Floege d’origine américaine. Cet officier a établi un relais à Mée, bourgade au sud-est de Craon dans le département voisin de la Mayenne. Mais à la fin de l’année 1943, la Gestapo d’Angers multiplie les arrestations des membres du réseau Pascal Sacristan. René Maheu n’y échappe pas, il est arrêté à son domicile le 27 décembre 1943 puis interné à Rennes avant d’être déporté à Buchenwald. 

En juillet 1944, les services de renseignements alliés estiment le stock de carburant de la forêt de La Guerche à plus de 4 000 000 de litres.  

Premier bombardement le 16 juillet 1944 

A cette date la bataille de Normandie fait rage, la situation est très difficile. Dans la Manche, les forces américaines subissent la bataille des haies où les Allemands sont passés maîtres dans l’art du camouflage. La ville de Saint-Lô, carrefour important, est toujours tenue par l’ennemi. Elle ne tombera que le 20 juillet. Devant de telles difficultés, les Alliés doivent anéantir les dépôts de l’adversaire au sud de la Normandie, couper les ponts ferroviaires pour stopper le réapprovisionnement des réserves stratégiques, en particulier les stocks d’essence. 

Le dépôt de carburant de la forêt de La Guerche a pris de l’importance et devient donc une cible à détruire rapidement. Cette mission de bombardement va être confiée à la 9e US Air Force qui programme une opération le dimanche 16 juillet 1944, engageant quatre unités distinctes : les 344th, 387th, 391th et 394th Bomber Group. A compter de 18 h 06 (heure anglaise, soit deux heures de plus que l’heure solaire), cent quarante-sept bombardiers B-26 Marauder décollent respectivement des bases anglaises de Stansted, Chipping Ongar, Matching et Boreham, au nord-est de Londres, et prennent la direction de la Bretagne.

A St-Catherine’s Point (île de Wight), ils sont rejoints par plusieurs dizaines de chasseurs américains, des P-38 du 9th Fighter Command, chargés d’assurer leur protection. Les conditions météorologiques sont excellentes. 

Les B-26 Marauder sont armés de 6 mitrailleuses 12,7 mm et chargés de 28 bombes de 45 kg (100 lb general purpose). L’équipage est généralement composé de 6 hommes : un officier pilote, un copilote, un bombardier-navigateur, un radio, un mitrailleur et un mécanicien.  

  Après avoir survolés le nord du Cotentin, ces avions arrivent sur la Bretagne par Hirel, petite ville du littoral située entre Cancale et le Mont-Saint-Michel. Les pilotes ont été informés, au préalable, des emplacements de la Flak, la défense antiaérienne allemande, particulièrement efficace à Saint-Malo et à Rennes dont la périphérie est défendue par de puissantes batteries, armées de canons de 88 mm, situées à Maison Blanche, Chantepie, Bruz, Chavagne, St-Jacques-de-la-Lande et Vezin-le-Coquet. Les escadrilles poursuivent leur vol vers Guer, Guipry et Le Sel-de- Bretagne, point précis où les B-26 se mettent en position de bombardement (Initial Point ou IP). A partir de là, ils interviennent en ligne droite sur l’objectif par vague de dix-huit avions (Box) dans un ordre préétabli, à une altitude de 3 400 mètres en moyenne (11 000 à 12 500 pieds). Depuis leur départ d’Angleterre, cinq appareils ont dû rejoindre leurs bases d’origine pour des raisons techniques. 

En cette soirée du dimanche 16 juillet 1944, les habitants proches de la forêt profitent de cette belle journée ensoleillée. Mais la quiétude de la campagne est soudainement troublée par le vrombissement des avions qui arrivent par l’ouest.

Le bombardier leader du 387th BG largue ses premières bombes sur la cible à 20 h 14. Les trois autres formations, soit six escadrilles de dix-huit bombardiers, arrivent sur zone à 20 h 27, précisément treize minutes plus tard. Elles vont se succéder sans interruption jusqu’à 20 h 44, sous la protection des chasseurs P-38 qui tournoient au-dessus d’eux.  

Le dépôt est touché dès le début de l’attaque. De terribles explosions provoquent des ondes choc faisant vibrer les maisons à plusieurs kilomètres à la ronde. Des incendies se déclarent sur la partie sud de la forêt dégageant une épaisse fumée noire jusqu'à 2 800 mètres d’altitude, poussée par un vent du nord, ce qui va gêner considérablement les bombardiers suivants. Les pilotes ne distinguent plus leur cible ; malgré cela, ils continuent de larguer leurs projectiles au sud de la forêt, en pleine zone rurale habitée, sur la commune de Chelun. Les gens se terrent dans leurs abris de fortune, les animaux s’enfuient dans tous les sens. Des bombes atterrissent en limite nord du bourg de Chelun, dans les champs de la Motte et de la Vieille Motte, ainsi qu’au nord de Forges-la-Forêt à proximité de la ferme de la Dibonnière.  

En raison du manque de visibilité au sol, les sept derniers bombardiers du 391th BG n’ouvrent pas leurs trappes. De retour vers l’Angleterre, ils se délestent de leurs 196 bombes dans une prairie à hauteur du lieu-dit le Beffoy, entre La Boussac et Baguer-Pican, sans provoquer de dégâts majeurs. 

Dans la forêt de la Guerche, les explosions s’enchaînent sans discontinuer, projetant les bidons au-dessus des arbres ; les incendies vont se poursuivre toute la nuit et les jours suivants. 

Le résultat est édifiant : 3 723 bombes (168 tonnes) ont été larguées en trente minutes. Cette frappe aérienne a sérieusement affaibli les capacités de l’ennemi mais a malheureusement provoqué la mort de quatre personnes : 

·      Aristide Belloir, 36 ans, père de 5 enfants, cultivateur à la Baillerie en Chelun.
  Emile Peltier, 32 ans, cultivateur, demeurant le bourg de Chelun.
 Jean-Baptiste Robert, 72 ans, journalier, demeurant à la Besnière en Chelun.
 Ahmed Ben Si Mohamed, 30 ans, soldat de 2e classe au 6e RTM (Régiment de Tirailleurs Marocains), prisonnier de guerre, découvert le 18 juillet 1944 au lieu-dit Chemin de la Forterie en Chelun.

Les dégâts matériels de ce premier bombardement sont importants : sur Chelun plusieurs corps de ferme ont été sérieusement endommagés. A la Motte, près du bourg, plusieurs animaux ont été tués. Les vitres des maisons environnantes ont volé en éclats.  

Simultanément, des chasseurs P-38 d’accompagnement ont lâché leurs projectiles dans le secteur de Ballots en Mayenne : une maison a été détruite en bordure du GC 25  en direction de Craon ainsi qu’un petit château d’eau alimentant le bourg de Ballots. 

Le lendemain 17 juillet, à 14 heures, un avion américain de reconnaissance survole la zone sinistrée. Selon les observateurs, le dépôt n’est pas totalement détruit. Un nouveau plan de bombardement est prévu deux jours plus tard, le 19 juillet, puis est reporté au 26 avant d’être annulé pour des raisons tactiques.  

Second bombardement le 31 juillet 1944 

Le 31 juillet en fin d’après-midi, cette seconde opération va toutefois se concrétiser : A   17 h 12, soixante-douze bombardiers B-26 Marauder et A-20 Havoc des 322nd et 410th Bomber Group de la 9e US Air Force décollent des bases anglaises de Great Saling et de Gosfield en direction de la Bretagne. Ils sont chargés de bombes de 45 kg et de 225 kg (500 lb GP). Ils survolent le Cotentin libéré. Sur la côte ouest du département de la Manche, à hauteur de Saint-Germain-Plage, les bombardiers sont rejoints par des chasseurs P-47 Thunderbolt basés sur des aérodromes de campagne en Normandie. Le plan de vol est quasiment identique à celui du 16 juillet.  

es escadrilles poursuivent leur vol vers Hirel, Plélan-le-Grand et Bain-de-Bretagne, point initial (I.P.), avant d’entrer en action par l’ouest de la forêt. Peu avant l’objectif, les premiers avions essuient des tirs de la Flak. Un bombardier est touché sans trop de dommages. Étonnamment, à 19 h 12, la première vague lâche une centaine de bombes de 45 kg sur le village du Pâtis à Forges-la-Forêt, à 3,5 kilomètres au sud-ouest de la cible désignée. Les bombardiers suivants rectifient rapidement cette erreur et déversent leur cargaison au-dessus du dépôt. Les bimoteurs A-20 Havoc du 410th BG répandent leurs puissantes bombes de 225 kg autour du château où sont concentrés les fûts d’essence. 

Au cours de cette seconde mission, les B-26 et les A-20 largueront 1 149 bombes soit 77 tonnes.

Cette seconde opération va anéantir les dernières réserves allemandes. Aucune victime n’est à déplorer car à cette heure de la journée, une grande partie des agriculteurs s’activait, avec leur famille, dans les champs environnants. 

Toutefois, les dégâts sont importants dans le village du Pâtis à Forges-la-Forêt : la maison de M. Giboire a été détruite. Chez M. Georget, la ferme voisine, du bétail et des volailles ont été tués, les toitures n’ont plus d’ardoises, les vitres sont brisées, un hangar est détruit, de nombreux pommiers ont été arrachés, des fragments de bombes ont perforé les meubles. A proximité, la demeure de M. Desiles a été touchée tout comme la maisonnette de la S.N.C.F. sise au lieu-dit la Touche. 

Dans la Mayenne, les chasseurs d’escorte ont mitraillé par erreur un convoi de quatre tombereaux chargés de pierre à bâtir, stationnés au lieu-dit les Trois Chênes à Brains-sur-les-Marches. Victime de cette méprise, Théodore Bregeoin, demeurant dans cette bourgade, a eu une jambe coupée par une balle et un cheval a été tué.                                                                                                                                       

Le 3 août 1944, la veille de la libération du secteur, des éléments motorisés de la 708e division d’infanterie allemande, en route vers la Normandie, arrivent dans la forêt de La Guerche espérant s’approvisionner en carburant, en vain. Ce même jour, dans la soirée, les unités de reconnaissance américaines sont aux portes de Vitré. La 708e D.I. va être combattue par les Alliés à Laval, Le Mans et sera anéantie dans le bocage normand. Château de la Guerche-de-Bretagne

Au total, au cours de ces deux bombardements, les 214 bombardiers de la 9e US Air Force ont largué 4 876 bombes (245 tonnes) sur le dépôt de la forêt de la Guerche et 196 autres dans la région de Dol-de-Bretagne. Tous les appareils sont rentrés à leurs bases de départ.  

Le château fortement ébranlé par le second bombardement, sera démoli en 1956 par l’entreprise Henri Plançon de la Guerche-de-Bretagne. Les propriétaires domiciliés en Argentine n’ont pu obtenir de dommages de guerre. 

Daniel JOLYS

novembre 2013 – modifié mars 2015

 

Sources

Air Force Historical Research Agency, Maxwell, Alabama (USA) - Russell A. Hart : The Role of Logistics in the German Defeat in Normandy 1944 – Ernest Floege Un petit bateau tout blanc 1962 -  ADIV série W - Archives municipales de Chelun, de Martigné-Ferchaud. Nombreux témoignages locaux – Fonds Daniel Jolys. 

 

 
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