Ed:11/04/2016

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Ceux d'Éverre

Source: "Entre Éverre et Minette" n°8 Maquis d'Éverre

 

Pour enrichir la mémoire du passé, je recherche tout témoignage sur les prisonniers de guerre et  sur des faits de Résistance  en Bretagne avec documents   write5.gif (312 octets)

 

Au soir du 27 juillet 1944, une colonne d'Allemands accompagnée de miliciens traversent les villages de la Giollais et du Rocher pour cerner le moulin d'Éverre. Il sert de cache à un groupe de résistants. Les patriotes tentent de s'échapper, mais quatre sont abattus et deux sont faits prisonniers. Soixante ans plus tard, deux rescapés, Yvonne Morin et Jacques Jouet témoignent.

1. À Dinard, un groupe actif essaime jusqu'à Éverre

Loulou Pétri de Louvigné-du-désert est chef interdépartemental FTP et supervise plusieurs réseaux de résistants ; il a plusieurs planques dont une à Dinard. Dans le pays de Fougères, c'est un habitant de Saint-Sauveur-des-Landes, André Olivri dit Raoul, qui dirige le maquis d'Éverre. C'est par son intermédiaire que le groupe de Dinard s'est installé au moulin. La mission du groupe est de se tenir prêt à attaquer et neutraliser les miliciens en caserne à Fougères. Ils stockent également des armes puis les redistribuent en fonction des demandes ou des missions. Parfois ils font main basse sur des timbres, pièces d'identité, tampons et autres ausweis (laissez-passer) dans des mairies, mais aussi dans des entrepôts de collaborateurs ou des bureaux de tabac. Henri Saint-Eloi s'est spécialisé dans la falsification des signatures et la création de faux papiers évitant ainsi le Service du Travail Obligatoire à quantité de jeunes.

Éverre, c'est depuis mai 1944, la cache de résistants regroupés autour d'André Jouet. On ne compte pas plus de 13 membres :

Onze Jeunes de Dinard :

Joseph Lemoine
Raymond Crosnier
Roger Crosnier
André Chapron
Henri Leprince
Alouette (mort à Hanovre)
Henri Saint Eloi (mort en Indochine)
André Jouet
Jacques Jouet
Yvonne Morin
Jeannot Coquillet

 Un Jeune de Pleurtuit :

Léon Pépin (et son beau-frère), tué dans le champ contre le pommier.

Un jeune de Saint Brice :

 Humbert

 .

Le maquis est ravitaillé par le voisinage comme la famille Trémion. Ils dorment sur place au moulin ou dans le foin, à l'exception de André Olivri, André Jouet et Verdun Humbert. Fils du boucher de Saint-Brice-en-Coglès et ancien enfant de troupe, puis militaire de carrière, Humbert rentre à Saint-Brice-en-Coglès, chez ses parents. Humbert et Olivri connaissent donc bien le pays.

Les résistants FTP1 (Francs Tireurs Partisans) issus de la mouvance communiste sont payés 250 francs par mois, mais Jacques Jouet n'a pas souvenir d'avoir reçu quelque somme que ce soit. Cet attrait financier ne représente rien au regard des sommes qui peuvent être proposées aux miliciens… C'est l'idéal patriotique qui en est le moteur.

2. Jacques JOUET dit "Henri COCHET"

Né en 1924, Jacques a 15 ans quand la guerre éclate. Il est apprenti en mécanique automobile. Mais avec toutes les restrictions imposées par l'Occupation, l'ouvrage en mécanique se fait rare : plus d'essence, plus de voitures sur les routes, donc plus de travail. Il devient alors disponible pour d'autres aventures. Bien sûr, il y a bien le champ d'aviation de Dinard ou l'embauche allemande aux chantiers de l'organisation TODT, mais Jacques ne mange pas de ce pain là.

Sa mère fait des ménages, son père est chauffeur mécanicien. Militant communiste, il entre dès les premières heures dans la Résistance. Toute la famille épouse l'idéal patriotique et est convaincue de l'importance de la lutte. Les Jouet forment un réseau qui peut devenir très vite opérationnel. Ils ont des contacts dans toutes les administrations de Dinard comme les brigadiers de police, les cheminots ou les postiers.

Partageant l'espoir de la Libération, Jacques suit les traces de ses parents, de son jeune frère André et de Gérard Le Pottier. C'est avec ces derniers et quelques autres que le groupe de résistants a été constitué. Ce sont, pour beaucoup, des copains d'école recrutés dans le cercle d'amis ou les enfants de parents résistants dans la région de Dinard. Mais rester à Dinard présente un risque. Trop connus, ils doivent s'éloigner en utilisant le réseau. C'est ainsi qu'ils se retrouvent à Éverre.

3. L'attaque du 27 juillet 1944

L'assaut est donné vers 21 heures 30. Et va suivre toute une nuit de pluie et d'horreur. Sitôt entendu le signal "les Allemands !" il faut fuir très vite. Certains s'échappent, d'autres tombent sous les balles et deux autres sont capturés puis torturés.

Dès l'alerte, Jacques Jouet fait demi-tour et retourne au moulin pour récupérer sa mitrailleuse. Mais il est déjà trop tard pour fuir. Il n'a pas d'autre possibilité que de se cacher dans le ruisseau. Pour échapper aux assaillants, il se dissimule parmi les lentilles d'eau et les fougères qui bordent les rives.

Il y passe la nuit. Il voit passer à deux pas de lui tous les soldats ennemis. Il est témoin des tortures et des interrogatoires subis par ses amis Alouette et Leprince tombés entres les mains des occupants et des miliciens. Ces derniers sont souvent plus violents que les Allemands eux-mêmes. Il se souvient même avoir entendu "langsam"2 à plusieurs reprises, ordre donné aux miliciens pour calmer leur ardeur à torturer des concitoyens. Les questions sont toujours les mêmes : "Combien êtes-vous ? Y a-t-il une femme avec vous ? Comment sont-ils ? Décrivez les … " Craignant d'être découvert, il fait son choix et décide de son sort : "Je pars en courant, donc à découvert, je serai alors abattu, mais je n'aurai pas à subir la torture." Mais personne ne le trouvera.

Les résistants continuent d'être torturés et le feu est mis au moulin. Vers une heure du matin, dans l'incendie, les munitions cachées provoquent de violentes explosions. Jacques, très proche, croit que sa dernière heure est venue.
Vers six heures du matin, il ne voit plus personne. Après avoir passé une nuit dans l'eau, il n'y tient plus et sort de son trou. Couvert de lentilles d'eau, il monte vers la maison de Trémion, le cantonnier du Tramway, qui approvisionnait le groupe. Mais la maison est vide. Des allumettes sont éparpillées à la porte, comme si l'on avait tenté d'incendier aussi cette maison
3.

Devant la maison Thébault, il fait la macabre découverte des corps de trois des siens étendus à la porte4. Il poursuit son chemin vers une ferme. Malheureusement, il reconnaît, aux bérets, quelques miliciens allongés au bord du chemin. Il ne peut faire demi-tour. Très vite, une idée jaillit dans sa tête : c'est l'heure d'aller chercher les vaches pour la traite, et comme s'il était de la ferme, il fait semblant, appelle son chien "Taïaut, Taïaut ! Tes vaches, tes vaches". Sitôt passé le groupe de miliciens, il se précipite dans la première maison et tombe sur le fermier. A bout de force et d'émotions, il donne le choix à son hôte : "Vous êtes Français ou pas, si oui, donnez-moi des vêtements secs, sinon, vendez-moi". La chance est de son côté, le fermier est français, et "bon français". Réconforté, il regagne la maison Carlhant, à Saint Brice-en-Coglès.

Au lendemain du massacre, c'est André Jouet, frère de Jacques et responsable du groupe qui ira reconnaître les corps en compagnie de Pierre Tropée, maire de Saint-Marc-sur-Couesnon et de Jean Bouvier, son gendre. Les corps sont disposés sur une charrette mise à l'abri dans la grange Leroux à Launay, avant d'être rapatriés à Dinard.

4. Yvonne Morin dite "Chantal"

Comment devient-on résistante lorsqu'on a 20 ans ?  Née en 1921, Yvonne a connu une enfance difficile : son père, ouvrier agricole, rapportait le minimum vital à la maison où la maman était alitée. Dès six ans, Yvonne se retrouve à garder les vaches, mais elle est volontaire et prête à relever tous les défis. Elle devient institutrice et travaille également à l'hôtel-restaurant du 12 boulevard Féart à Dinard. Ses patrons, les Morel, résistants, reçoivent des gens de passage qui se reconnaissent grâce à des noms de code.

C'est par la famille Morel qu'Yvonne fait connaissance de la famille Jouet. Pour lancer des actions anti-allemandes, il faut recruter et avoir des femmes dans un réseau est intéressant ; moins suspectes, elles échappent plus facilement aux contrôles que les hommes et savent faire passer les documents secrets. C'est donc tout naturellement qu'Yvonne accepte de rentrer dans la Résistance et devient agent de liaison sous le nom de Chantal.

A Éverre, elle est chargée de prévenir les agriculteurs qui transportent, avec leurs tombereaux, les armes parachutées. C'est ainsi qu'elle roule sur son vieux vélo "kaput" que les Allemands ne veulent même pas réquisitionner.

5. Comment "Chantal" est passée au travers du piège d'Éverre

Le drame a lieu la seule nuit où Yvonne ne dort pas au moulin ! En mission avec André Olivri, dit Raoul, prémonition ou prudence, il préfère rester dans une autre cache et passer la nuit dans une ferme, au dessus d'un poulailler. Les jours précédents, un important mouvement de troupes et de miliciens sur les routes entre Saint-Hilaire-des-Landes et Saint-Marc-sur-Couesnon l'incite à la prudence. Les gars d'Éverre se sentent espionnés ; ainsi ils aménagent une petite vigie dans un arbre creux.

Au lendemain du drame, en milieu de matinée, lorsque Yvonne se rend à Éverre, il n'y a plus rien, plus personne, que des murs calcinés. Sa première idée est l'incendie accidentel : "les petits cons, avec leurs cigarettes, ils ont mis le feu dans le foin". Elle pousse plus loin, jusqu'à la maison Trémion où tout est renversé. Encore plus inquiète, elle rebrousse chemin. Elle ne voit donc pas les cadavres qui gisent plus loin devant la maison Thébault. Elle se rend au point de chute prévu en cas de dispersion : la boulangerie de Saint- Jean-sur-Couesnon. Sur sa route, elle est arrêtée par les Allemands qui la contrôlent et la questionnent. C'est là qu'elle apprend que des "terroristes" ont été abattus et qu'une femme en fuite est toujours recherchée. Yvonne répond que non, elle ne connaît pas de "terroristes" dans la région et encore moins de "femme terroriste" … Mais elle est très angoissée, elle aimerait savoir qui sont ces victimes et que sont devenus ses amis.

Yvonne retrouve finalement Raoul à la boulangerie de Saint-Jean-sur-Couesnon. Avant même de connaître l'identité précise des victimes, le nom des auteurs de la "vendition" circule déjà. A la sortie de la boulangerie et pour éviter tout soupçon, Yvonne et Raoul se séparent.

6. Après Éverre

Après la tragédie d'Éverre, les rescapés du groupe se retrouvent chez Viviane Carlhant, les gardiens d'un dépôt de la gare de Saint-Brice-en-Coglès. Yvonne, quant à elle, loge chez une infirmière les premières nuits.

Sous la conduite de Humbert, une compagnie est formée à Saint-Brice-en-Coglès et continue les opérations de harcèlement des occupants dont le fameux épisode de la Bélinaye.

La Bélinaye

A Saint-Christophe-de-Valains, la Bélinaye est un haut lieu de la Résistance. Le 30 juillet 1944, un parachutage est organisé par le réseau Buckmaster.

Dans le cadre de sa fonction d'agent de liaison, Yvonne Morin est chargée de prévenir un fermier5 du côté de Romazy qu'il y a des armes parachutées à transporter. Yvonne se souvient avoir eu à ses côtés Bérel, le recteur de Saint-Christophe-de-Valains.

Le 2 août 1944, le château de la Bélinaye, occupé depuis la veille par les Allemands, est attaqué par le petit groupe de patriotes en campement dans le bois tout proche, dormant enroulés dans les parachutes. De bon matin et profitant de l'heure de la toilette des soldats allemands dans les douves, l'assaut est donné. Il se solde par des victimes dont un prisonnier allemand et une blessure au visage pour le chef Raoul, tandis que les résistants se dispersent. Très fâché de cette blessure subie par Raoul et gardant une grande rancune envers les Allemands, Santa, un résistant espagnol, veut exécuter le prisonnier allemand qui est protégé et remis aux autorités américaines à Saint-Brice-en-Coglès. Dans le même temps, des Russes présents dans le groupe et craignant que les munitions parachutées ne tombent entre les mains des Allemands, les font exploser.

Yvonne n'a pas vu le début de l'attaque, mais de retour de Romazy où elle est allée prévenir le fermier pour le transport des armes, elle fait tout de suite un pansement à Raoul et part aussitôt vers Saint-Ouen-des-Alleux à la recherche d'un médecin. A son retour, accompagnée du docteur Gorvel, elle se dirige vers le bois de la Bélinaye. Mais près de la ferme de la Bélinaye, où un groupe de cinq Allemands s'est réfugié dans la grange6, elle est arrêtée pour contrôle d'identité …

Surprise en compagnie d'un médecin, il faut très vite improviser. Et Yvonne explique que des Allemands l'ont envoyée chercher un médecin pour soigner un soldat blessé. Conduite à la Bélinaye, elle doit enjamber la jeune victime allemande qui gît sur le perron avant de pénétrer dans le château à la recherche du dit blessé. Les Allemands se méfient. Ils pointent un revolver dans le dos d'Yvonne et la prennent en otage avec Louis Galle et Jean Gérard, fermiers à la Belinaye, jusqu'à la route de Saint- Hilaire-des-Landes à Vieux-Vy-sur-Couesnon.

Sur la route, Yvonne craint une attaque des patriotes restés dans les bois. Le passage d'avions américains en rase-mottes oblige tout le monde à se plaquer dans les fossés : un Français entre deux Allemands. Les Allemands abandonnent finalement leurs otages pour grimper dans un camion des convois de passage en laissant sur place trois de leur camarades : un officier touché à mort sur le perron de la Belinaye, un prisonnier remis à Saint-Brice-en-Coglès aux autorités américaines et un blessé, retrouvé le lendemain matin. Le blessé est conduit à Chaudeboeuf7 par Joseph Gérard et le docteur Gorvel pour y être soigné. Il est ensuite remis aux Américains au lieu-dit le Poteau en Chauvigné.

 

En cette période, la frontière entre Occupation et Libération n'est pas encore bien nette. Les Américains ont réussi la percée d'Avranches tandis que les Allemands, démoralisés, mal équipés, en déroute, fuient la Normandie. Le drapeau français flotte à nouveau dans de nombreux endroits et pourtant il reste des Allemands dans les campagnes à l'écart des grands axes libérés. Les résistants, connaissant bien la région, se chargent de pourchasser les derniers Allemands qu'ils doivent remettre aux Américains. Mais cette coopération entre résistants et Américains ne se passe pas toujours bien. Les résistants acceptent mal d'être désarmés.

Certains considèrent que le traitement réservé aux prisonniers allemands est quelquefois expéditif.

Les rescapés d'Éverre sont intégrés à Saint-Brice-en-Coglès dans une compagnie de trente-six hommes dirigée par Verdun Humbert. La Compagnie est logée près de la gare et accueillie par Yves Carlhant8, concierge de l'entreprise qui occupait autrefois l'espace de la gare.

7. Epilogue

Jacques reconnaît avoir eu beaucoup de chance d'être sorti vivant de cette période agitée. Cette chance, il la doit aussi à de bons voisins témoins de beaucoup de choses qui ont su le couvrir ou être de la plus grande discrétion.
Au moment du jugement des personnes accusées de dénonciation, quelques rescapés d'Éverre avaient envisagé de régler leurs comptes eux-mêmes. Ils se sont ravisés pour laisser la justice faire son travail.
Ce sont des souvenirs que l'on traîne toute une vie. Et des cas de consciences, des questions sans réponses : à la place de mes parents, aurais-je accepté de courir et de faire courir autant de risques à mes enfants ?
Jacques Jouet et Yvonne Morin gardent de cette époque le souvenir d'une grande solidarité, une franche camaraderie, un grand respect de la femme qui avait sa place dans les groupes, le partage d'un grand idéal de liberté, un monde nouveau à créer.
Compagnons de résistance pendant la guerre, Jacques et Yvonne se marient en 1945, dès la Libération. Pour la cérémonie, Jacques a endossé le costume d'Humbert, la seule tenue correcte qu'il est possible de trouver en cette période de pénurie.
Après la Libération, Jacques s'engage dans l'armée pour une période de trois ans. A Rennes, au camp dit Verdun, il se retrouve sous le commandement de Loulou Pétri au moment où l'on encourage les soldats à s'engager pour l'Indochine. Loulou Pétri semble dissuader ses hommes de signer :
"en Indochine, vous ferez comme les Allemands en France, vous serez l'armée d'occupation."
Jacques n'a même pas besoin de suivre les conseils de son chef, car des ennuis de santé le clouent en France, d'hôpital en hôpital.

Yvonne démarre également une carrière au service social de l'armée. Elle doit rapidement y mettre un terme pour élever ses quatre enfants et s'occuper de son mari malade. Carrière sociale, infirmière, institutrice, Chantal-Yvonne aura exercé bien des métiers et risqué sa vie pour un idéal quand ses parents la croyaient au travail à Saint-Malo…

Jacques suit toujours l'actualité de la France et du monde, mais garde une certaine amertume. Il regrette le peu de reconnaissance accordée aux personnes qui ont mis leur vie dans la balance même s'il avoue une grande dose d'inconscience imputable à la jeunesse.

Il regrette "qu'il vaut mieux vendre son pays que le défendre". Aujourd'hui encore, la justice accorde la libération de personnes ayant collaboré de loin ou de près comme M. Papon.

 

C'est avec un pincement au cœur qu'ils évoquent ces souvenirs et repensent aux camarades d'école tombés à Éverre. Raymond Crosnier, autre rescapé d'Éverre, a cherché à comprendre pourquoi et comment on avait pu dénoncer des résistants. Il a conservé la porte d'entrée de la maison Thébault à Éverre. Porte devant laquelle trois résistants, dont son frère Roger, ont été exécutés. Ce monument historique, à sa façon, garde par la marque des balles, la mémoire de la fusillade.

Témoignages recueillis à Caulnes en septembre 2004 par G. Léonard (Histoire et Patrimoine de St-Marc-sur-Couesnon) et B. Chevallier (Cercle d'Histoire de Saint Hilaire-des-Landes) auprès de Jacques Jouet et Yvonne Morin devenus mari et femme.

8. Marcel Trémion

La prise d'Éverre a fait bien des victimes : les résistants exécutés sur place, mais également des otages qui n'ont jamais revu leur maison, leur femme, leurs enfants. C'est le cas de Marcel Trémion. En 1944, Marcel et Agnès Trémion ont respectivement 34 et 38 ans. Lui travaille sur le Tramway, Agnès tient la petite ferme d'Éverre. Marcel connaît bien l'existence du groupe logé au moulin. Il participe même à leur ravitaillement grâce à son potager.

Bernadette9, la fille de Marcel, se souvient. Lorsqu'elle est témoin de la remise de ravitaillement aux résistants, son père lui fait promettre de ne pas en parler à sa mère. Elle a toujours tenu cette promesse …

"Papa travaillait à Saint Marc sur la ligne du Tramway. Maman, tenait une petite ferme."

Bernadette était enfant mais se souvient de ces moments gravés à jamais dans sa mémoire : "J’avais 5 ans, j’étais assise sur le pas de la porte quand les Allemands sont arrivés. Ils revenaient du moulin, ils m’ont demandé -vos parents sont là ? j’ai dit -maman arrive. Elle revenait avec les vaches. Elle a rentré les bêtes dans l’étable puis a voulu les attacher mais ils lui ont fait non de la main, -fermez la porte et tout le monde dans la maison. Ils nous ont enfermées dans la maison : maman, mes sœurs et moi.

Pendant ce temps la milice est descendue le long du ruisseau à la recherche des résistants échappés. Les Allemands sont allés dans le cellier. Ils ont défoncé les tonnes à cidre, le cidre courrait dans la cour. Voyant cela, maman nous a couchées, toutes habillées. Au bout d’un moment, ils sont rentrés dans la maison. Les Allemands ont demandé à maman - où sont cachées les armes ? Sinon on brûle tout, la ferme et vous avec, puis, ils ont mis la maison à sac, ils balançaient les vêtements des armoires dans la figure de maman. Un allemand l’a mise en joue, mais, ne trouvant rien, ils sont sortis en nous laissant enfermées dans la maison.

Maman a ouvert la fenêtre, elle m’a passée par la fenêtre et je suis descendue, mais un allemand m’a vue, il m’a reposée sur la fenêtre et a fait signe de la main "non". Quand maman a vu cela, elle est passée et a sauté par la fenêtre et elle m’a dit -passe moi tes sœurs" –elles avaient 3 ans et 10 mois-. Ils nous ont laissées partir. Mes sœurs et moi étions pieds nus. On est arrivé à la maison Thébault. En passant devant la porte du cellier, maman m'a dit -ne regarde pas, mais j'ai quand même eu le temps d'apercevoir trois cadavres …
À travers champ, nous allons jusque chez Férard, au moulin du Pont. Derrière nous, ça pétaradait encore. Mme Férard nous a donné des chaussures. Elles étaient trop grandes mais c’était mieux que pieds nus et on est allé chez une sœur de maman à Saint-Jean-sur-Couesnon.

Marie Louise Tual déportée Ce soir là, papa était parti couper de l’herbe ; en chemin il rencontre Marie-Louise Tual10, qui revenait de chercher des œufs chez Mme Guillemot au moulin de Guéret, pour les mettre à couver. Il lui à dit -je ne sais pas ce qu'il se passe chez nous, mais il y a bien du bruit, ce n’est pas normal, je vais aller voir. Aussitôt, les Allemands les prennent en otage tous les deux. Deux personnes à proximité du moulin, c'était suffisant pour être inquiété de soutien aux résistants ! Pour eux, elle emmenait des œufs à la résistance et lui en faisait partie. C'est vrai qu'en revenant de son travail sur la ligne de tramway, papa descendait souvent au moulin voir les résistants. Il donnait des pommes de terre, papa me disait -ne le dit pas à ta mère."

Marcel Trémion, Marie-Louise Tual, Lucien Bigot, Henri Lebreton et son commis Jean Coquelin, sont arrêtés au soir du 27 juillet et internés à la prison Jacques Cartier de Rennes, sans doute torturés pour certains. Ces cinq otages partent dans le dernier convoi de Rennes vers l'Allemagne.

Témoignage de Marie Louise TUAL

Le camp Margueritte

Le camp Margueritte était une annexe de la prison Jacques Cartier. Situé en bordure de la caserne, il s'étend sur un terrain de plus de 3 hectares. Il comprend 18 baraques construites en parpaings et recouvertes de tôles ondulées. Chaque baraque a une capacité de 120 personnes. Certaines ne possèdent pas de carreaux aux fenêtres, d'autres n'ont pas de plafond. Elles ont été construites par les Allemands pour servir de camp d'internement et occupés par eux jusqu'à la Libération le 3 août 1944.

Il n'y a pas de réfectoire. Les internés prennent leurs repas dans leur baraque respective. Le camp est entouré d'une triple rangée de barbelés d'une hauteur de 4 mètres. En plus, dans un périmètre de 200 mètres, un deuxième réseau de barbelés isole le camp. Trois miradors avec projecteurs ainsi que trois postes de garde assurent la sécurité intérieure du camp. Des sentinelles mobiles assurent en permanence la liaison entre les différents postes.

A l'intérieur du camp, quatre factionnaires sont de service en permanence…

(Extrait d'un rapport du commandant du camp au préfet le 1 mars 1945)

Après son incarcération à Jacques Cartier, Marcel est déporté en Allemagne le 6 août 1944, avec le matricule 62332. Il ne reviendra jamais de cette déportation. Il décède le 26 janvier 1945 au camp de Neuengamme, suite à une pneumonie, laissant femme et enfants. Le père Lebreton et son commis ont plus de chance, ils seront libérés. A titre posthume, Marcel Trémion recevra la carte de Combattant.

 

Parcours du dernier convoi de déportés parti de Rennes le 3 août 1944.

C'est du coté de Langeais que Joseph Martin11 de Saint-Hilaire-des-Landes a pu s'échapper, profitant d'une panique, suite à un mitraillage des Alliés. Pour Marie-Louise Tual, la déportation s'arrêtera à Belfort.

Son père parti, Bernadette Trémion nous raconte la suite : "On n'aurait jamais dû revenir à Éverre. Choquée, paralysée, maman ne voulait pas revenir dans la ferme. A l'époque, il n'y avait pas de psychologue pour aider les gens. La famille de maman a insisté pour qu'elle regagne la maison. On n'est revenu que quinze jours après, mortes de peur. Tout était resté ouvert, armoires vidées, sens dessus dessous, quel désastre et quel calvaire ! Heureusement, Marie Guillois, Marie-Joseph Hurault et Marie-Joseph Guillemot les voisines avaient pris soin des animaux restés enfermés dans l'étable.

J’ai fait des cauchemars pendant plusieurs années avant de m'en sortir, mais sans jamais oublier. Pour moi, jamais les résistants n'auraient dû être découverts par les Allemands s'ils n'avaient pas été dénoncés !"

8. Henri Lebreton, otage.

Henri Lebreton est agriculteur à Placet. Il fait partie des otages d'Éverre. Mais son histoire est restée secrète. Depuis son retour de Belfort où il était retenu, il n'a jamais rien raconté, pas même à ses enfants. C'est ainsi que Marie Lebreton, sa fille, s'exprime. Et puis en ce temps là, on ne posait pas de question à ses parents, le temps a fait le reste, on oublie…

Avec les chemins creux, Placet et Éverre sont coupés du monde, ce qui a contribué à la planque du groupe de résistants.

Mr et Mme Lebreton habitent Placet avec leurs cinq filles : Mélanie 13 ans, Odette 10 ans, Bernadette 9 ans, Marie 7 ans et Alice 4 ans.

 

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Henri Lebreton et ses cinq filles

Malgré ses 7 ans, Marie12 n'a jamais oublié ce 27 juillet 1944. "Je me rappelle du mitraillage à Éverre. En soirée, Joseph Galle, le frère de maman, est venu à la maison et nous a emmenées un peu plus loin chez Mme Guillemot, à la ferme des Champs-Hauts pour nous mettre à l'abri.

Nous connaissons bien Mme Guillemot, elle fait la lessive chez mes parents. Ma sœur aînée Mélanie marchait mal. Elle a été mise sur une échelle en guise de civière pour traverser le ruisseau d'Éverre et arriver aux Champs Hauts.

J'avais l'habitude de passer à Éverre pour aller voir ma tante, Marie-Louise Bordais à la Coutardais. En passant près du moulin, je voyais des personnes qui étaient là. Petite, on ne se pose pas de question.

Une dizaine d'Allemands est passée à la maison. Ils ont fouillé partout, jusque dans les soues à cochon. Finalement ils emmènent papa et Jean Coquelin, le commis. Après les évènements, nous ne sommes pas rentrées tout de suite à Placet. On est allé à Launay chez Jean Galle, un autre frère de maman. Papa parti, maman a repris la ferme en se faisant aider par Angèle Tondeux, cuisinière à l'école privée de Saint-Hilaire-des-Landes."

A son retour de captivité, Henri Lebreton a offert un petit foulard à chacune de ses filles et repris le travail. Henri Lebreton était "quelqu'un de bien". A travers sa personne, c'est à la fois le voisin d'Éverre et le conseiller municipal qui sont visés.

Henri Lebreton, conseiller municipal. Il serre la main de Monseigneur Roques, évêque de Rennes lors de la mission de 1950 et l'inauguration du monument du Sacré-Cœur.

 

1 Il existe d'autres groupes comme l'AS (Armée Secrète) plutôt marquée politiquement à droite ou les FFI (Forces Françaises Intérieures).Entre H Lebreton et Mgr Roques : Constant Simon et Constant Guillois.
2 langsam = doucement
3
Les allumettes difficiles à trouver à cette époque avaient été données par une tante de la région parisienne. Elles intriguèrent les Allemands.
4 Une quatrième victime (Léon Pépin) gît sous un arbre.
5
fermier qui d'ailleurs devra faire demi-tour en arrivant à la Bélinaye alors en plein combat. Les armes étaient destinées à Maillard, de Vieux-Vy-sur-Couesnon.
6
Grange où les Allemands ont torturé Delaunay, un résistant originaire de Chauvigné qui devait prendre livraison d'armes chez un photographe de Fougères. Ayant réagi vivement au contrôle allemand, il a été suspecté et torturé, suspendu à une poutre de la charpente.
7 L' hôpital de Fougères se replie à Chaudeboeuf en Saint-Sauveur-des-Landes après les bombardements.
8 Yves Carlhant (1896-1956) est inhumé dans le cimetière de Saint Brice-en-Coglès.
9 Témoignage recueilli par G. Léonard (Histoire et Patrimoine de Saint Marc/Couesnon), A Chauvineau et B. Chevallier (Cercle d'Histoire de Saint-Hilaire-des-Landes) octobre 2004, avril 2009 auprès de Bernadette Mahé née Trémion.
10 Lire à ce sujet dans Histoire et Patrimoine de Saint Marc sur Couesnon page 134, le témoignage de Marie-Louise Tual.
11 voir l'affaire Cloès, Entre Éverre et Minette n°7, page 10
12 Témoignage recueilli auprès de Marie Lebreton, épouse Tual, par F Bertel et B. Chevallier (Cercle d'Histoire de Saint-Hilaire-des-Landes) mars 2010.

 

Bibliographie
"Maquisard" de Roger Le Hyaric
Dominique Martin Le Tridivic, une héroïne de la Résistance Ed. Ouest-France.
Le réseau Buckmaster
Les cahiers de Saint-Ouen, Société d'Histoire de Saint-Ouen-des Alleux.
Saint-Marc-Sur-Couesnon "Histoire et Patrimoine" (juin 2000).
Wikipedia.

 

 

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