Ed:10/12/2016

accueil-mdg1.gif (1380 octets)

Les grands moments de la Résistance dans le pays de Fougères       

(Daniel HEUDRÉ)      

 

Pour enrichir la mémoire du passé, je recherche tout témoignage sur les prisonniers de guerre et  sur des faits de Résistance  en Bretagne avec documents   write5.gif (312 octets)

 

Introduction

Ils s’appellent Joseph, René, Huguette, Jules, Roger, Thérèse, Yvonnick et s’engagent dans la Résistance car, pour eux, résister, c’est refuser la soumission à l’occupant et au nazisme, par patriotisme et par antifascisme. En effet, le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne nazie. Le Nord de la France est envahi par l’armée d’Hitler, le 10 mai 1940, celle-ci venant de traverser la Belgique.

Pour notre département d’Ille-et-Vilaine, 27800 hommes mobilisés sont faits prisonniers. La plupart restent pendant 5 ans dans les stalags et les oflags en Allemagne. Des réfugiés venant des régions envahies arrivent dans le département. Des convois de charrettes et de familles sont aperçus sur la route de Fougères à Vitré, à la sortie de Combourtillé, au Bon Dieu Rouge : défilés interminables qui suscitent la curiosité des voisins. Du jamais vu: c’est l’exode.

Certains cherchent un abri, d’autres envisagent  de descendre plus au sud.

Le 17 juin 1940, les Allemands entrent à Fougères. Ils arrivent à Rennes, le lendemain, très tôt le matin, venant justement de Saint-Lô et de Fougères. Ce jour du 17 juin, le Maréchal Pétain appelle à cesser le combat. Le lendemain, le général de Gaulle lance son appel à la Résistance, à Londres, sur les ondes de la BBC.

Commence alors une occupation au quotidien. On parle, à juste titre, des années noires. D’abord, le premier geste d’occupation est d’avancer de deux heures l’horloge du bureau du maire, pour la mettre à l’heure allemande. Les Allemands s’installent partout ; ils réquisitionnent hôtels, appartements,  grandes maisons, écoles pour installer leurs services. La place Gambetta, la rue Jules Ferry, la rue du Tribunal sont les plus visibles par les drapeaux rouges avec croix gammées : Kreiskommandantur (niveau arrondissement) Feldgendarmerie, Stantortkommandantur (poste militaire, niveau ville) sont des services d’occupation allemande d’où proviennent des ordres répercutés dans la presse locale, la Chronique de Fougères, alors maréchaliste. Les discours du Maréchal y  sont reproduits en première page, puis ceux de Pierre Laval. Les discours d’Hitler  et ses activités y  figurent aussi en bonne place. La propagande est systématique.

Aussi on voit les Allemands partout en ville. Ils fréquentent les cinémas et ont droit à des séances spéciales le week-end ; les registres de l’Etoile, place Carnot et du Familia, rue de Nantes sont éloquents à ce titre. Il est possible de dresser la liste et la localisation de tous les lieux requis par les Allemands dans la ville.

Le Maréchal Pétain signe l’armistice le 22 juin 1940. En clair, aucune action hostile au Reich n’est tolérée. Interdiction est donnée aux forces armées françaises de quitter le territoire français. Interdiction également aux ressortissants français de combattre l’Allemagne et ses alliés.

Un étau, un étranglement de plus en plus fort : quelques dates symbolisent cette soumission exigée.

Le 3 juillet, début des tickets de rationnement.

11 octobre, recensement des Juifs : 372 sont répertoriés en Ille-et-Vilaine. Quelques Juifs sont repérés à Fougères : M. et Mme Lévy et leurs deux filles, Gaby et Nelly. Commerçants connus et appréciés des Fougerais qui seront arrêtés plus tard et déportés à Auschwitz.

16 novembre : Selon une loi s’appliquant aux communes de plus de 2000 habitants, le maire de Fougères, Henry Rebuffé,  est révoqué.

27 novembre : François Ripert est nommé préfet régional.

5 mars 1941 : création d’une place Maréchal Pétain à Fougères (décision du conseil municipal)

11 juin 1941 : message du préfet à tous les maires de département, intitulé « Un vrai Français »

 

« Comme lui (le Maréchal Pétain), soyons de vrais Français

Etre un vrai Français (…) c’est ne pas saper l’autorité du Maréchal en dénigrant l’œuvre de gouvernement.

Etre un vrai Français (…) c’et ne pas se livrer à des actes de rébellion.

C’est refuser d’entrer en dissidence et d’affaiblir le pays en le divisant.

C’est respecter la parole donnée au vainqueur, l’obéissance stricte au Maréchal Pétain est notre seule chance de salut ».

Voilà un texte programme destiné à consolider le régime autoritaire du Maréchal Pétain et à prévenir tout risque de révolte. Voilà une propagande qui s’affirme et qui ne fera que s’amplifier au fil des années de la guerre. Une propagande qui s’affiche dans notre hebdomadaire locale.

 

Les débuts de la Résistance à Fougères     

Très tôt, des papillons avec drapeaux tricolores et croix de Lorraine vont apparaître sur  les murs de la ville.  A partir de 1941, les « V » de la Victoire et des croix de Lorraine se répandent un peu partout.  Des murs qui disent déjà un refus, une protestation contre l’Allemagne nazie, Vichy et les collaborateurs. Une forme de résistance individuelle.     

René Gallais, guide au château de Fougères, organise un groupe de résistants rattaché au réseau CDL (Ceux de la Libération), créé en août 1940 en zone occupée. Il engage sa famille, ses amis du quartier de Saint Sulpice et de quelques communes rurales des environs. Ses missions sont d'aider les jeunes à passer en zone libre et en Angleterre, de faire parvenir à Londres des renseignements sur les troupes allemandes et leurs déplacements, de récupérer des armes abandonnées par l'armée française et des munitions et de les transporter dans les forêts voisines et de les maintenir en état. Cette attribution  s'effectue grâce au courage de nombreux Fougerais. René Gallais reçoit des FFL de Londres l'ordre d'organiser son groupe en unité combattante. Il est nommé chef de l'unité de Fougères ; Jules Frémont, chef de celle de Saint-Brice-en-Coglès.

Le 9 octobre 1941, le réseau est victime de la trahison du couple Hervé, autonomistes bretons, domiciliés au 12 rue de la Pinterie, comme nous  l'a racontée Kristian Hamon, lors de sa conférence sur les collaborateurs bretons. 58 suspects sont arrêtés, 44 relâchés faute de preuves, 14 sont transférés des prisons françaises aux camps, jugés et condamnés à mort ou à la déportation. Le 21 septembre 1943, sont décapités à la prison Stadelheim, de Munich : René Gallais, Louis Richer, du Châtellier, Antoine Perez, du boulevard de Rennes, Marcel Pitois de la rue de Rillé, François Lebossé, de la rue de la Pinterie, Raymond Loysance, de Saint-Hilaire-des-Landes, Jules Rochelle, de  Saint-Ouen-des-Alleux, Jules Frémont, de Saint-Brice-en-Coglès. Louise Pitois, engagée avec son mari Marcel, est déportée le 18 décembre 1941 avec Huguette Gallais et sa mère Andrée. Elle meurt le 10 mai 1945 du typhus, son camp venant d'être libéré par les Anglais. Huguette et sa mère sont libérées par la Croix Rouge du camp de Mauthausen. Elles ne pèsent pas plus de 28 kg chacune, lors de leur retour à Paris. Leur retour à Fougères a lieu à Fougères en août 1945. La première cérémonie souvenir a lieu à l’église Saint Léonard, le 9 octobre.  Mais le premier mort de la Résistance et de la déportation est certainement Joseph Brindeau. Jeune homme  de 20 ans, sympathique et généreux, il voulait rejoindre De Gaulle, son rêve n'a pu se réaliser. Madame Brindeau, sa mère, habitait le bas du boulevard Jean Jaurès et tenait un café.

Joseph Brindeau fut repéré et arrêté par l'agent de police Brunel qu'on retrouvera avec d'autres cas d'arrestations de résistants à Fougères. En Ille-et-Vilaine, Marcel Brossier est le premier fusillé à la  Maltière, le 17 septembre 1940; à Fougères, Joseph Brindeau est le  premier à mourir des suites de la déportation.

 

 

Deux arrestations de résistants, la nuit du 31 mars au 1er avril 1942.

Les deux résistants militent au parti communiste, depuis janvier 1939. Le parti est dissous et interdit par le gouvernement français. Aussi vivent-ils dans la clandestinité. Cette nuit fatale, ils sont arrêtés, alors qu’ils distribuent des tracts communistes par des agents de police française. Gaston Mentec et Félix Bodénan, tels sont leurs noms. Ils ont déjà fait l’objet de rapports de police pour distribution de tracts dans la nuit du 6 au 7 juillet 1941, puis dans celle du 11 au 12 juillet. Le quartier où ils opèrent est celui de Bonabry, quartier ouvrier où vivent la plupart de ceux qu’on appelle les suspects. La famille Mentec habite 12 rue Duguay-Trouin, très marquée par la grève de la chaussure de 1932, puis par la victoire du Front Populaire ; le fils Gaston travaille à l’usine Houdusse-Herbel. Les deux résistants appartiennent au Front national, créé au mois de mai 1941, dans la mouvance communiste. Leur arrestation leur vaudra des  années de prison, puis, à partir du 22 mars 1944, la déportation à Mauthausen. Ils seront libérés par les Américains, le 5 mai 1945. Chacun des deux noms est retenu pour désigner deux rues de Fougères. Ambroise Brunel, agent de police, est à l’origine de leur arrestation, qui fera l’objet d’un rapport du commissaire de police au sous-préfet. Ces hommes ont payé très cher leur refus de la barbarie nazie. Au retour,  Gaston Mentec, homme très discret, ira témoigner dans les écoles avec Huguette Gallais. Deux appartenances différentes, mais qui se rejoignaient dans la défense des mêmes  valeurs.

Les activités de sabotages pendant les années 1942  et 1943

De la distribution de tracts à des activités de sabotages ou d'attentats, il y a un grand pas que les FTPF (Francs-Tireurs Partisans Français) osent franchir dans l'année 1942. Issu du Parti Communiste, ce mouvement est créé en février 1942 à partir de l'OS (Organisation Spéciale de combat) ; il a pour responsable national Charles Tillon, né à Rennes, place des Lices, et comme responsable régional, Louis Pétri. Ses parents italiens ont émigré et se sont installés à Louvigné-du-Désert. Il joue un rôle déterminant dans l'organisation de ces FTPF à partir de 1943. Certes les renseignements et la propagande (tracts et affiches) sont toujours pratiqués, mais vont apparaitre les attentats et les sabotages, actions spectaculaires dirigées contre VIchy, les partis collaborationnistes, les Allemands. En janvier 1943, est créée la Milice par Pierre Laval et dirigée par Joseph Darnan, instrument de répression qui sévira cruellement. En février, est créé le STO (Service du travail Obligatoire) destiné à relayer le principe de la relève consistant à faire revenir un prisonnier contre l'envoi de trois travailleurs français en Allemagne. Ces  deux mesures marquent un tournant décisif dans l’occupation et la collaboration d'Etat avec l'Allemagne. Ainsi, en 1942,  un attentat est fomenté au théâtre de Rennes contre Jacques Doriot, chef du PPF (Parti Populaire Français). La succession des attentats au cours de cette année se termine par un jugement de 30 résistants devant le tribunal militaire allemand à Rennes ; 25 seront fusillés à la Maltière en Saint-Jacques de la Lande, le 30 décembre 1942. Cette condamnation à mort a pour but de décourager toute action directe.  

Ainsi, à Fougères,  sont perpétrés des attentats contre la permanence du RNP (Rassemblement national populaire) de Marcel Déat, parti collaborationniste, le 1er mai 1943 et le 27 septembre de la même année. La Chronique situe la permanence au 27 rue Nationale, puis au 5, place de la République. Les FTPF sont les instigateurs et les exécutants de ces attentats. Le 14 juillet de la même année, Jules Fontaine et son fils Roger lancent une grenade contre la vitre de l'Hôtel Moderne, siège de la Feldgendarmerie allemande, rue du Tribunal. Ce type d'action est caractéristique d'une lutte immédiate et intensive différente d'un certain attentisme que revendiquaient des mouvements qui attendaient et préparaient le Jour J". Le résultat est considéré comme un haut fait de la Résistance par les responsables et désormais par les historiens. 12 militaires allemands sont blessés et un officier tué. L'attentat est perçu parfois comme un acte imbécile par les contemporains. Il relève d'une mission et montre que l'occupation allemande est devenue insupportable: logements requis par les Allemands, rationnement, loisirs des troupes allemandes au Familia et au Pathé le week-end, lourdeur des frais d'occupation, alors que la population s'appauvrit. La répression est terrible à l'égard des Fontaine : ils sont arrêtés le 29 septembre 1943, emprisonnés à Rennes, puis fusillés à la prison de Fresnes, le 24 juin 1944. Leur exemple a beaucoup marqué des jeunes résistants, comme Lepenant, Marijuan ou Pégard. Autre action mémorable, l'incendie de wagons de foin et de paille à la SNCF de Fougères.  La destruction de camions allemands en stationnement rue de Bonabry et boulevard de la gare. Un sabotage  effectué par Guy Bellis, Cheminel, Gasnier et Derrien contre la mine de wolfram à Montbelleux, stoppant la production pendant trois semaines. De même il faut signaler la récupération d'explosifs à Louvigné-du-Désert, où se trouvent des carrières. Dans ce domaine, Pierre Lemarié, qui est carrier, fournit le matériel et la matière destinés à fabriquer des explosifs. Il est le beau-père de Gaston Mentec, déjà rencontré lors de ces activités militantes la nuit à Fougères. Ainsi prend forme l'engagement de familles entières dans la Résistance, mais aussi le prix très fort payé imposé par les Allemands : prisons multiples suivies de la déportation.

 

Les femmes dans la Résistance

 

 

 

 

 

 

On vient de voir que des familles se sont engagées dans la Résistance. Les femmes vont prendre toute leur part, avec leur tempérament, leur sens de l'autorité et surtout leur courage. Jeanne Boivent et ses filles Jeanne également et Georgette. Un exemple de milieu modeste : les parents sont commerçants de chaussures, rue de la Forêt. Les groupes Pétri et les réfractaires qui veulent échapper au STO y sont hébergés. Les parents seront arrêtés, le 3 février 1944 avec leur fils Georges. Jeanne, la fille, exerce la fonction d'agent de liaison et héberge, à son tour, des FTPF au domicile des parents, rue Brizeux où est entreposé du matériel de sabotage. Sa sœur, Georgette, distribue des tracts et des journaux. A la suite de l'arrestation de ses parents et de son frère, elle rejoint le maquis de Nord-Mayenne en juin 1944, puis devient agent de liaison entre différents groupes de résistants.

Elle traversera les lignes ennemies avec, sur son vélo, un poste émetteur. Cet exemple montre le patriotisme de toute une famille et la persévérance des filles, malgré l'arrestation d'une partie de la famille. Le père mourra en déportation, la mère rentrera, minée par le chagrin et le fils écrira ses mémoires  lors du retour des camps afin que personne n'oublie.

Autre exemple de femme résistante, Mademoiselle Denis, épouse Bouffort, dite Lucie. Originaire de Belgique, elle adopte la nationalité française et arrive à Fougères en 1927. Elle devient fonctionnaire municipale, sous la municipalité d'Hamard-Pacory, nommé par les Allemands à la place de Rebuffé. Elle a toute latitude pour entrer à la mairie avant les heures d'ouverture et pour subtiliser les papiers nécessaires aux résistants. Il lui est arrivé de dérober le revolver d'Allemands, lorsqu'ils venaient au bureau des travaux et qu'ils descendaient à l'atelier, place Lariboisière. Ils enlevaient leur ceinturon avec leur revolver et ne pouvaient pas se plaindre de leur disparition, car ils n'avaient pas le droit d'enlever leur ceinturon. Madame Bouffort a donné ces revolvers volés à Guy Bellis pour les FTPF. Pour aguerrir les jeunes et les mettre à l'épreuve, elle leur demande de déposer des pétards chez certains collaborateurs, non pas des bombes, mais des pétards. Oui, il faut éprouver la discrétion et calmer au besoin leur ardeur ; faute de quoi, l'opération pétards est annulée au dernier moment. La Résistance s'organise, loin de toute forme de bricolage. Elle instruit les FTPF dans le maniement des armes et des fusils-mitrailleurs qui sont parachutés.

Elle-même ne se soucie pas du mouvement auquel elle appartient : le Front National avec Thérèse Pierre, puis, à sa disparition, le MLN (Mouvement de Libération Nationale). Elle fabrique de fausses pièces d'identité et donne  de l'argent provenant du MLN pour payer le ravitaillement des réfractaires. Le 6 juin 1944, elle est en contact avec un agent du 2è bureau et lui procure une planque momentanée. Cet homme était muni d'un poste émetteur et demanda une bicyclette qu'il enfourcha le  8 juin pour aller à un parachutage.

 Au mois d'août, Madame Bouffort fut sollicitée par les Américains pour appartenir au CIC, destiné à administrer la ville. A ce titre, elle pouvait circuler et demeurer dans la ville, nul n'y pouvait pénétrer sans son autorisation. C'est une femme d'une trempe extraordinaire et de tels exemples ont beaucoup fait pour que le droit de vote soit accordé aux femmes, au lendemain de la Libération. Celles-ci, on le voit, se sont beaucoup dévouées  pour la patrie.

 

Odile Gautry est une femme originale. Née près d'Orléans, elle est très cultivée et affiche des convictions féministes. Elle arrive à Fougères pour enseigner la philosophie à l'Ecole Primaire Supérieure qu'elle dirigera de 1939 à 1940.  En juin 1940, elle prend sa retraite, les Allemands qui viennent d'arriver à Fougères réquisitionnent l'école.

Lorsque Thérèse Pierre arrive à Fougères, fin 1942, Odile Gautry la rejoint dans la lutte clandestine. Elle installe un magasin de bonneterie, au coin de la  rue Nationale et de la  rue Rallier, qu'elle appelle "Au joli Marmot", où les membres du réseau prennent contact. Belle manière de donner le change et d'écarter les soupçons. Elle possède une fermette à La Selle-en-Luitré qui lui sert de refuge pour son poste émetteur et son matériel de propagande. Suite à une dénonciation, elle est arrêtée une nuit d'octobre 1943, dans un lieu pourtant à l'écart, en pleine campagne.

La dernière femme, Thérèse Pierre, est devenue une icône de la Résistance. Un roman et un documentaire lui ont été consacrés, ces derniers temps. Elle est chef de réseau et suscite l’admiration, par sa discrétion totale, son sens de l’organisation et de l’autorité et surtout par sa mort héroïque. Dans la mémoire des Fougerais, la Résistance se réduit souvent au groupe Gallais et à Thérèse Pierre. C’est une vision réductrice, car les personnes à graviter autour de Thérèse Pierre sont nombreuses, souvent dans l’ombre et impriment un nouveau visage à la Résistance.

Née  en 1910 à  Epernay, de parents enseignants, elle est nommée à Fougères, après avoir été en poste dans plusieurs villes. Son appartenance communiste est probablement sanctionnée par Vichy. Son engagement au parti est motivé par la montée du fascisme en Italie, en Allemagne et de la lutte des Espagnols contre ce fascisme. Dans l’enthousiasme de sa jeunesse, elle effectue un voyage en U.R.S.S, à l’instar de certains intellectuels. On sait que beaucoup d’entre eux perdent leurs illusions sur place et reviennent guéris de l’expérience collective. Son arrivée à Fougères a lieu à la rentrée 1942, comme professeur de sciences naturelles à l’EPS de jeunes filles.  Elle organise une section du Front national qui est devenu un grand mouvement de la Résistance. A Fougères et dans tout le pays de Fougères,  ce mouvement se développe et va même regrouper des personnes de toutes tendances et de toutes professions. Thérèse Pierre en devient la responsable, le chef incontestable. Sa compétence est la propagande avec ses aspects techniques. Elle travaille à la rédaction  de la presse clandestine et en assure la diffusion. Elle délivre de faux papiers d’identité à des patriotes et réfractaires recherchés. Elle héberge, au besoin, certains d’entre eux, à son domicile, au 32, rue des Prés. Elle organise des réunions avec les responsables de réseaux différents. Ainsi la Résistance s’organise et n’oublions pas que le CNR (Conseil National de Résistance), regroupement des mouvements des résistants et de certains partis politiques, a été créé le 15 mai 1943. Localement, le rassemblement s’effectue à l’initiative de Thérèse Pierre.  André Delanoë et sa femme Denise hébergent une ronéo pour imprimer les tracts, chez eux, rue Pierre et Marie Curie. Mr et Madame Guenée fournissent une aide précieuse, avec leur fille Germaine, qui devient agent de liaison de Thérèse Pierre. Combien de fois celle-ci m‘a rappelé, dans les conversations, les consignes très strictes : aucune négligence, aucune imprudence, aucun bavardage. Et pourtant, malgré ces mesures de sécurité, Thérèse Pierre a peut- être été dénoncée par Gaston Legrand, qui a été locataire au 32 rue des Prés, lieu d’élection du domicile de Thérèse. J’ai pu retrouver sa trace à travers les relevés de salaires de ce déclassé. D’abord agent de police pour la Kreiskommandantur, puis chauffeur à la Stantortkommandantur, il finit comme manœuvre. Un « Lacombe Lucien", sans doute désireux de se faire bien voir. Thérèse Pierre est arrêtée le 21 octobre 1943 par le SD (Section de la sûreté ou de la sécurité de la SS), elle est emprisonnée à l’annexe de la prison Jacques Cartier de Rennes. Elle est interrogée et torturée deux jours consécutifs. Le 23,  au matin, on la retrouve accrochée à la crémone de la fenêtre de sa cellule, avec ses bas.  Avant de mourir,  elle  a le temps de dire à une camarade : "Ils m'ont brisée mais je n'ai pas parlé". On a le témoignage d’une de ses camarades de prison, la fille de Madame Lequeu. Je vous en donne lecture :

« Emprisonnée par les Allemands à la prison Jacques Cartier de Rennes, du 17 juillet 43 au 25 décembre 43, après avoir été arrêtée en même temps que ma mère, Madame Lequeu et Madame Debout de Dol. Je me trouvais dans la cellule qui faisait face à celle où était emprisonnée Thérèse. Un matin, au moment de la distribution du café, les portes des cellules étant ouvertes ou plutôt quand la surveillante allemande a ouvert la porte de celle de Thérèse, elle l’a refermée immédiatement mais j’ai eu le temps d’apercevoir un corps pendu au vasistas de la cellule ». Plus  tard la fille de Madame Lequeu apprendra par sa mère qu’il s’agissait d’une femme professeur de Fougères.

A la limite, peu importe l’origine de la mort, Thérèse s’est tue, elle n’a rien révélé du réseau, sauvant ainsi la vie  de ses membres, qu’ils soient humbles ou dirigeants. A Fougères, un collège et une rue portent son nom. En 2013, une plaque a été apposée au 32, rue des Prés. A Rennes, la ville projette de donner le nom de Thérèse Pierre à un square ou une rue. Le sacrifice de sa vie, la fidélité à ses idéaux de fraternité et de liberté en font une héroïne, c’est ainsi qu’elle est perçue, de nos jours, dans la mémoire collective.

Madame Bouffort, Odile Gautry et Thérèse Pierre, trois grandes figures de la Résistance, qui vont venues s’installer à Fougères, animer cette flamme de la Résistance. Denise Delanoë mérite, au passage, qu’on retrace son travail à la Poste pour faire passer des télégrammes, intercepter du courrier destiné à la kommandantur, en particulier les  lettres de dénonciation  nombreuses  à l'époque. Avec son mari, elle imprime quantité de parutions (Pays Gallo, Vie ouvrière) et de tracts qu'elle transporte dans la sacoche de son vélo, sur la route de Laignelet, sur celle de  la Chapelle Janson ou à la Poste. Leur maison est un atelier clandestin avec la ronéo, les cartouches, les tracts, les papiers et... aussi des revolvers et un fusil mitrailleur.

Denise  est très liée à Thérèse Pierre et communiquera avec les parents de Thérèse. Après sa disparition. Elle  leur envoie le télégramme de décès, puis les héberge au moment de la sépulture à la cathédrale de Rennes. Après la Libération, les Delanoë rejoindront le CLL  (Comité Local de Libération) qui réunit toutes des organisations, rue de la Forêt pour examiner les dossiers de collaborateurs (Parti national breton ou PNB, Rassemblement national populaire ou RNP, Légion des volontaires français ou LVF dont la permanence était située à l'angle de la rue Nationale et de la rue Rallier). En réalité, ils n'eurent à juger personne, il y avait d'autres urgences : rebâtir et rassembler les gens pour un nouvel avenir. Les Delanoë ne reçurent aucune distinction,  contrairement à toutes les personnes citées précédemment. Ils étaient la discrétion et la modestie mêmes.

 

Saint Aubin- du -Cormier et Saint Jean -sur- Couesnon

 Alexandre Veillard PèreAlexandre Veillard filsLa Résistance ne se limite pas aux milieux ouvrier  et enseignant. Elle s'appuie, aussi, à la campagne, sur des agriculteurs.  Les familles Veillard (Saint Aubin) et Blanchet (Saint Jean)  cachent des armes parachutées en août 1943.  A Tournebride, les Veillard ont stocké ces armes  dans un hangar, la nuit même, sans grande protection, car on remarquera plus tard qu'elles baignent dans l'eau. Le 29 novembre 1943, les Allemands débarquent à Tournebride. Père et mère sont battus à coups de nerfs de bœuf. Aucun renseignement n'est extorqué. Les Allemands menacent de les fusiller et font venir Fred T. membre du réseau Oscar Buckmaster, prisonnier à Jacques Cartier. Le lieu de la cache est révélé, les armes chargées dans le camion et tout le monde est embarqué : les parents, les deux fils, le facteur de passage, les ouvriers qui effectuent de travaux, notamment le couvreur  de Livré-sur-Changeon, Louis Truffaud. Les Veillard, le père et le fils Alexandre sont déportés au camp de Neuengamme. L'autre fils, le facteur, échappent à la prison de Rennes. Le couvreur est vite relâché. Le père et le fils déportés meurent de faim et de mauvais traitements, le premier le 7 avril 1945 à Hambourg et le second à Watenstadt.

Leur mémoire est honorée au monument aux morts de Saint Aubin. Une place leur est même consacrée.

Autre famille, autre commune : les Blanchet à Saint Jean-sur-Couesnon. Eux aussi sont agriculteurs, à la Reudais. Le scénario est le même. Dépôt d'armes dans la grange, charcuterie de cochons, ce jour-là, avec les morceaux de viande étalés. Les Allemands s'empiffrent et sont ivres lorsqu'ils repartent avec leurs camions. L'un d'eux va au fossé lors du départ. Trois membres de la famille sont embarqués, Louis, le père et Louis, le fils ainsi qu'un  cousin, Pierre Blanchet. 

 

Les fermes sont recherchées par le réseau Buckmaster afin d'y entreposer des armes ou héberger des parachutés anglais. Un officier français, François Vallée, parachuté le 17 juin 1943, prend contact avec des membres du réseau, notamment Pierre Morel, natif de Saint-Aubin-du-Cormier. Vallée, dit Oscar, commande les activités du groupe d'Ille-et-Vilaine. Parmi les activités programmées, figurent l'instruction de groupes paramilitaires et la préparation de parachutages. Huit sont programmés dans le département, le premier a lieu à Martigné-Ferchaud qui permet d'accueillir un officier britannique Georges  Clément, détenteur d'un poste émetteur. Martigné prend contact avec Saint Aubin. Vallée, Clément et Morel peuvent compter sur les relais très actifs que sont les Veillard et les Blanchet. Mais c'est oublier la milice  qui recherche Pierre Morel, plus active que jamais avec le corps de la Franc-Garde, en uniforme bleu marine et avec le fameux béret,  déterminée à démanteler le réseau Oscar Parson (Buckmaster), du nom des deux codes de François Vallée. Parmi les miliciens, figure le sinistre Joseph Ruyet, cynique collaborateur qui avait arrêté un de ses compatriotes de Bubry, sa commune natale du Morbihan. Thomas et Masson, appartenant au réseau Buckmaster, résidant à Saint-Aubin-du-Cormier, sont arrêtés, un dimanche, le 30 juillet 1944. Ils pourront s’évader du train qui les emmène pour une destination inconnue, à Saint-Mars-du-Désert.

Le milieu rural s'implique dans la Résistance, à l'instar de la famille Nobilet de Saint Brieuc-des-Ifs. Là encore, des gens remarquables, animés par les mêmes  valeurs humanistes et dévoués à leurs idéaux.

La fin de l'année 1943 et l'année 1944 marque un durcissement très net : résistance armée très active et répression impitoyable, avec le dirigeant national de la Milice, d’autant qu’au mois de janvier 1944, la Milice s’étend à toute la zone nord et avec la propagande assenée à la radio et lors des meetings. 

 

1944, l'année de tous les espoirs et de tous les dangers 

Prison de VitréOn pressent qu'un débarquement va avoir lieu. Les opérations de Résistance se durcissent. Ainsi Louis Pétri, avec l'aide de 16 FTP, libère la prison de Vitré, le 30 avril 1944. 48 résistants sont libérés, parmi eux beaucoup de Fougerais. C'est à coup sûr le fait d'armes le plus risqué de Pétri.

Le 10 mai 1944, des camions allemands  Opel sont incendiés dans des  garages à Fougères. En juin, des explosifs sont volés à  Louvigné-du- Désert. Le  16 juin 1944, trois FTPF attaquent un camion de 30 Allemands, à l'aide de mitraillettes, alors même qu'un avion anglais fait un piqué sur le groupe.  Des jeunes réfractaires rejoignent parfois les maquis en Ille-et-Vilaine; FFI et FTPF incarnent une résistance armée. Le pays de Fougères est l'arrière du front de Normandie et joue un rôle déterminant. Leur but est de harceler les troupes allemandes et  de freiner leur montée sur le front. Les moyens utilisés : des sabotages répétés des lignes de chemin de fer, des incendies de camions et cela grâce aux parachutages anglais. L'exemple type est celui de Vieux-Vy-sur-Couesnon ou encore celui de Saint-Marc-sur-Couesnon. On parle de maquis, à l'échelle du pays de Fougères. Les maquis sont, en effet, peu nombreux en Ille-et-Vilaine. Ils s’installent dans des endroits isolés, de préférence boisés. Dans notre secteur, ils avoisinent une vingtaine de personnes. Les agriculteurs y jouent un rôle important et paient parfois le prix fort. A Vieux-Vy-sur-Couesnon,  début juillet 1944,  les résistants attendent un parachutage, la milice découvre un petit maquis. Un noyau de résistants s'est organisé autour de Ruffaud, Legros et Coirre. Le 8 juillet,  l'agent de liaison  attendu  ne se présente pas et un parachutage est prévu. Là encore dénonciation, et intervention de la Milice. Des résistants réussissent à s'échapper, d'autres sont alignés contre un mur.

Le FTPF Yvonnick Laurent, né à Saint-Brieuc et âgé de 21 ans, est torturé et tué sur place. La ferme voisine de la Roche, utilisée comme base des FTPF  pour le parachutage, est incendiée. Celui-ci est différé dans la nuit du 15 au 16.  Le matériel récupéré est distribué aux groupes FTPF.  Un autre parachutage a lieu à la fin du mois, à Saint-Christophe-de-Valains. La mémoire de cet épisode et de la victime, Yvonnick Laurent, est gravée  dans le monument élevé sur place.

 

 

 

Le 27  juillet,  à Saint Marc -sur- Couesnon, près du ruisseau d'Éverre, un moulin  hors d'usage est le lieu de passage de FTPF et FFI en quête  d'armes de parachutages et d’instructions afin de rejoindre le front de Normandie. Le noyau s’organise autour de l’abbé Bérel et de Monsieur Loysance, respectivement de Saint-Christophe et de Saint-Hilaire.

Allemands et Miliciens font leur descente le soir du 27. Alors que les résistants entrent dans la cuisine de la ferme des Thébault, une  fusillade surprend les patriotes. Quatre sont tués : André Chaperon, Roger Crosnier, Joseph Lemoine, Léon Pépin. Deux autres sont arrêtés et déportés. Ils étaient jeunes et venaient de Dinard et Pleurtuit. Le moulin de l’Éverre  est réduit à quelques ruines et un monument, à la mémoire des victimes, est toujours honoré. Cette année, il rassembla des centaines de personnes,  le 27 juillet 2014 (70ème anniversaire).

 

 

Bilan

Fougères est une des villes à s’engager très tôt dans la Résistance. Elle mobilise des gens de différents mouvements: CDL, Front National, FTPF, FFI, Réseau Buckmaster. La ville étant très ouvrière, il est logique que  plusieurs jeunes du quartier de Bonabry se cooptent. Beaucoup paient très cher leur engagement: le réseau Gallais, Thérèse Pierre, et ceux qui sont tombés sous les armes dans les maquis. Il n’y avait pas de milice à Fougères, les miliciens venaient de Rennes. Des dénonciateurs, il y en eut, le nom n’est pas toujours officiellement révélé. Simplement  les noms de dénonciateurs et de miliciens connus désormais désignent des criminels : Hervé, Ruyet, Fernand  Bellier.

1117  résistants furent déportés en Ille-et-Vilaine, Pour le pays de  Fougères, on dénombre 116 déportés connus.

117 Juifs furent déportés dans le département: quatre de la famille Lévy de Fougères,  trois de la famille Berçu de Livré-sur-Changeon. Il y en eut d’autres. 27 Juifs ont été recensés à Fougères et on ne  sait pas toujours leur sort  des Juifs de Fougères, à part les Lévy et les Berçu. Y a-t-il eu d’autres déportés et combien ont-ils tenté de rejoindre la zone sud ? Pas de réponse.

La ville est la première du département  à être libérée le 3 août 1944, les cérémonies commémoratives se mettent en place en 1945. La mémoire actuelle retient surtout le groupe Gallais, sauvagement décapité et Thérèse Pierre, torturée bestialement. Puissent ces épisodes exposés nous aider à garder le souvenir de ces résistants courageux et patriotes, maintenant que leur génération est en train de s’éteindre. Cette période mêla des gens généreux et patriotes, des gens mal à l’aise et des individus complètement perturbés et côtoyant des abimes de honte et de perte totale de repères.

 

Daniel Heudré

Remerciements à Stéphane Bobille

 

Sources

-Archives  municipales  de Fougères
-Recueil de témoignages auprès des familles de résistants
-Clichés : auteur
Extrait : Bulletin et Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie du Pays de Fougères  Tome LII-LIII  Année 2014-2015

haut3.gif (211 octets)