Ed:08/10/2015

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La Chapelle-Saint-Aubert, ses heures tragiques et parfois refoulées

 

Pour enrichir la mémoire du passé, je recherche tout témoignage sur les prisonniers de guerre et  sur des faits de Résistance  en Bretagne avec documents   write5.gif (312 octets)

 

 

Une commune rurale de 400 habitants, dans le pays de Fougères, limitrophe de Saint-Sauveur-des-Landes, de Romagné, de Saint-Marc-sur-Couesnon. Un village pratiquement à mi-distance de Rennes et du Mont-Saint-Michel. Bref un  joli village, peut-être une bonne halte pour les touristes d’alors. Cependant cette commune va devenir le théâtre d’épisodes dramatiques qui vont bouleverser sa tranquillité et qui marquent sa mémoire d’une manière douloureuse.

Un passé tourmenté et tragique, avec des zones d’ombre pas toujours éclaircies. A vrai dire, les témoignages oraux l’emportent sur les écrits, comme si la prudence et la peur de réveiller des souvenirs pénibles  et troublants suspendaient toute recherche approfondie. Et pourtant des épisodes illustrent le refus de la cohabitation avec les Allemands. Les épisodes relatés, au cœur d’un monde rural perturbé, désorienté et parfois dans l’excès, face à des situations inacceptables, ont été recueillis par deux témoins très proches des acteurs des évènements. Peut-être quelques inexactitudes se mêlent-elles  à leurs récits, 70 ans après, mais ils constituent une archive écrite, importante pour retracer l’histoire de La Chapelle-Saint-Aubert.

L’arrivée des Allemands en 1940

L’image enregistrée par les témoins est celle d’Allemands arrivant avec leurs chevaux et abreuvant leurs bêtes au puits de la Gracière, située à 150 mètres du bourg. L’alerte est donnée par une voisine : « Cachez les fusils dans le fumier ». La commune devra cohabiter avec l’occupant, ne sachant pas du tout combien de temps  cela allait durer. Un témoin se souvient  de faits glorieux.  

Jean Duval et Maurice Masson, le 16  juin 1944

Jean Duval est ouvrier agricole dans une ferme à Saint-Georges-de-Chesné. Maurice Masson habite La Chapelle-Saint-Aubert, ses parents sont marchands de vaches. Ils militent au sein des FTPP (Franc-Tireur Partisan). Ce jour-là, le 16 juin 1944, notre témoin, exploitant à la Gracière, coupe du foin. Les deux audacieux—Duval et Masson—viennent de prendre une consommation dans un café, leurs sacs chargés d’une mitraillette. Ils sortent et attaquent un camion allemand venant de Rennes, avec plusieurs soldats à son bord,  qui verse dans le fossé, sur le bord de la nationale. A ce moment du mois de juin, les esprits allemands sont échauffés et pris de panique. Des avions américains arrivent et mitraillent le camion en feu. Deux bombes sont lâchées, l’une à 90 mètres du camion, l’autre à La Salorge. Celle-ci qui n’a pas explosé  est tombée sur la maison d’un mécanicien, le pylône du garage ayant été percuté. Un autre projectile  qui est tombé sur une maison a renversé l’armoire sur le lit d’un petit enfant. La frayeur était à son paroxysme.

Jean Duval  a été tué par les Allemands lors de l’attaque du camion.  Maurice Masson a réussi à s’enfuir. Notre témoin, lui, avait sauté  dans le fossé et s’était trouvé à l’abri de cette grêle meurtrière, sinon sa vie était menacée. Les Allemands n’eurent pas de morts à déplorer, sinon la Kommandantur de Fougères—selon notre témoin—aurait fait une descente et aligné des habitants sous la menace d’une mitraillette. Cette mise en scène terrible, avec des ruraux mis en joue, se produira par la suite. Avec une panique et une crainte que cela se renouvelle. Les Allemands recherchent celui qui s’est sauvé, les uns sont montés à La Salorge, les autres au bourg. La fébrilité ébranle alors toute la commune.

Cet épisode est un fait de guerre à La Chapelle-Saint-Aubert, sans doute occulté par le maquis de  Saint-Marc-sur-Couesnon, commune voisine.

Les obsèques de Jean Duval auront lieu, à La Chapelle-Saint-Aubert,  un dimanche, après la messe. Son corps est inhumé à Saint-Hilaire-des-Landes.

Une stèle honore la mémoire de Jean Duval, au bord de la route D 103, sur  la commune, juste à la jonction avec la N 12 Rennes-Fougères. Ce monument a été financé par une souscription privée. Elle donne explicitement la date et les auteurs de cette exécution d’un FTP. 

Irruption d’un Allemand armé d’une mitraillette

 Un jour, un Allemand tire avec sa mitraillette. Il est venu par un chemin et est arrivé à la Gracière. Une quinzaine de personnes ont été obligées de s’aligner sous la menace de l’arme. L’irrémédiable ne s’est pas produit. La situation montre bien l’énervement de l’occupant, suite à l’attentat, à La Salorge, commis contre le camion allemand.

Les jeunes, Chevrel et Vallier

La répression de la part des Allemands est effrayante et brutale. Elle provoque la mort d’un jeune garçon et les blessures d’un autre enfant. L’épisode se situe le 24 juillet 1944, un mois après la mort du FTPF Duval. Vital Chevrel a 13 ans. Les parents possèdent un jardin, une boutique de menuiserie et une maison situés près de la nationale. Pour être plus en sécurité, la famille Vallier et les Chevrel  peuvent se mettre à l’abri dans une maison, à 150 mètres de la route. Ce soir-là, le témoin, auteur du récit,  rend visite à ses voisins de la Gracière. Les Allemands, sans doute énervés et conscients que la fin de la guerre est imminente, arrivent  chez les Chevrel.  Vital rentre chez ses parents, en  empruntant  le chemin de la maison. Voyant sans doute le danger, il se cache derrière des planches de la menuiserie, piquées contre un hangar. La mère passe, le fils se fait voir, il est touché à l’artère fémorale et succombe à ses blessures. Un voisin,  Joseph Vallier, âgé du même âge, caché dans des choux, reçoit aussi  une décharge qui lui perfore le foie ; rentré chez sa mère, il reçoit les secours du Docteur Strée, installé à l’hôpital de campagne de Chaudeboeuf. Le petit Chevrel est mort dans cet hôpital  où il a été conduit. Ses voisins ont fait toutes les démarches pour lui administrer les soins et trouver une voiture pour l’acheminer à l’hospice. Il est inhumé à Saint-Sauveur-des-Landes. Le jeune Vallier est rentré, trois semaines après le drame, dans sa famille et, notamment, auprès de son petit frère âgé de trois ans. Deux jeunes furent victimes d’un climat tendu, victimes innocentes d’un affrontement qui les dépasse. Cet évènement provoqua un choc dans la commune et suscita une solidarité locale à l’égard de la famille.

Sous la menace de la mitraillette

L’intimidation, de la part des Allemands, consistant à regrouper des gens, sous la menace de la mitraillette, s’est renouvelée encore une fois. Il semblerait que le soir même, les hommes ont été alignés  et menacés. Le petit Jean, frère de Joseph Vallier, figurait dans ce groupe. Ses parents  lui ont toujours  raconté cet évènement : il risquait sa vie alors en éveil.

Des arrestations lourdes de risques

Les parents Masson, le père Henry de la carrière, les parents Duchesne et le père et la mère Labbé seront arrêtés chez eux  par la Gestapo, amenés à la Kommandantur de Fougères et subiront, dans le but de les faire parler,  des coups de nerfs-de-bœuf. Les Allemands pensaient qu’ils avaient, dans  leur famille, des jeunes maquisards ou des individus considérés comme dangereux. Le père Henry montrait à qui  voulait le voir son dos massacré par ses tortionnaires.

Des représailles sordides et honteuses

Un épisode illustre la fébrilité de l’époque et aussi la barbarie à laquelle les hommes peuvent céder. Un couple, suspecté d’avoir été complaisant et d’avoir sans doute trop parlé, est conduit près d’une rivière, le  Couesnon, pour être exécuté, ficelé et jeté à l’eau. En fait aucune preuve n'a été fournie d’une quelconque dénonciation.  

Cet épisode obscur manifeste le climat de peur collective, mais aussi la sauvagerie de ceux qui, à ce moment de la guerre, se prétendaient résistants. La Chapelle-Saint-Aubert a connu de belles heures de bravoure, mais aussi  quelques horreurs.

Un village rural à la mémoire blessée

La Chapelle-Saint-Aubert est l’exemple même d’un village sous l’Occupation qui a tout connu : le meilleur et le pire. Aussi la mémoire est-elle sujette à des silences gênés, face au sacrifice d’enfants victimes de gestes ennemis et  face aux atrocités commises par des Français à l’égard de leurs compatriotes.

 

Daniel Heudré

Sources:
-Luc Capdevila, Les Bretons au lendemain de l’Occupation, 1999,  Presses Universitaires de Rennes
-Témoignages recueillis auprès d’habitants de La-Chapelle-Saint-Aubert, proches des acteurs des évènements vécus et relatés.

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